Le mari d'Hélène a sollicité l'assistance d'Agrippa pour la patiente et s'isolant avec la gouvernante dans un coin du jardin, il a entendu, pendant plus de deux heures, les tristes confidences sur le passé et le présent.
Tatien, terrassé, semblait ivre de colère.
Quand Anaclette eut fini ses arriéres révélations, informé de la cruelle vérité, l'interlocuteur serra ses poings et s'est écrié d'une voix de stentor :
Hélène est indigne de respirer parmi les mortels. Elle sera étranglée par mes propres mains... Elle descendra, aujourd'hui même, dans les horribles régions infernales où elle supportera des peines bien méritées !...
Tatien ! Tatien ! — pleurait la vieille amie l'empêchant de bouger. — Attends ! Attends ! Le temps aide à la réflexion !...
Le patricien cherchait à se dégager quand Lucius Agrippa, avec une expression fatiguée, s'est approché d'eux et leur a dit :
Mes amis, notre malade repose finalement en paix.
Blessé doublement au cœur, le père de Blandine a accouru dans l'humble pièce et a regardé le visage de Livia, mortifié et livide dans le halo de la mort.
Une sérénité angélique s'exprimait sur son visage. Un sourire mystérieux que personne n'aurait pu définir comme étant de la joie ou de la résignation, était figé sur ses lèvres comme un dernier message de sa courte vie à ceux qui restaient.
Son compagnon qui l'avait tant aimée s'est incliné sur son cadavre, en pleurs, pendant quelques instants ; mais comme si une force étrange subitement le levait, il se mit à hurler d'une douleur sauvage et a imploré.
Fermement soutenu par Lucius, il lui supplia de l'aide. Il devait se rendre d'urgence à la villa Veturius.
En quelques minutes, une charrette de service le transportait de retour à la demeure en compagnie d'Anaclette.
De tout le chemin, ils n'ont pas échangé un mot.
Les lumières matinales commençaient à apparaître par une belle aurore.
Suivi de la gouvernante soucieuse d'éviter toute attitude de violence, le patricien a appelé sa femme d'une voix stridente tel un aliéné mental.
Hélène, cependant, ne se trouvait pas comme d'habitude dans sa chambre.
Après quelques instants d'anxieuses recherches, elle fut trouvée dans une flaque de sang dans la salle de bain de la maison.
La malheureuse matrone, bouleversée par les scènes terrifiantes de sa conscience coupable, s'était ouvert les veines des mains.
Anaclette a éclaté en de bruyantes exclamations.
Tous les serviteurs ont accouru pressés d'offrir leur secours qui n'avait plus de raison
d'être.
C'est alors que le vieil Opilius, tremblant et angoissé, s'est approché et trouvant le cadavre de sa fille qui avait toujours dominé son cœur, il voulut crier mais ne le put.
Sa poitrine s'est comprimée et son cerveau a éclaté comme une harpe dont les cordes se seraient cassées, le vieil homme est tombé à la renverse sur les marches en marbre, gémissant d'angoisses.
La nuit tragique est passée comme un ouragan impitoyable et hululant.
Opilius Veturius, le dirigeant que Rome avait admiré pendant tant d'années, en raison du choc, était alité abattu et hémiplégique.
Le don de la parole chez lui s'était éteint.
Malgré d'immenses efforts mis en œuvre pour le soigner, il n'arrivait plus qu'à émettre des sons gutturaux avec des expressions grimaçantes.
Des jours et des jours se sont écoulés...
Puis un beau matin, une magnifique trirème le conduisait assisté d'Anaclette en route vers Ostie, alors que Tatien et Blandine accompagnés de Celse Quint, retournaient en Gaule lugdunienne, remplis de nostalgie et de douleur...
Le fils orgueilleux de Varrus Quint qui depuis sa jeunesse dédaignait la plèbe et se rabaissait à peine superficiellement au culte des dieux des victoires impériales, commençait à courber l'échiné. Étreint par les deux enfants qui étaient désormais sa raison de vivre portant des rides profondes qui défiguraient son visage déjà garni de cheveux blancs qui se
multipliaient rapidement, il ne savait plus qu'interroger en silence l'horizon lointain s'attardant muet à réfléchir et à pleurer...
SOLITUDE ET RÉAJUSTEMENT
L'automne 256 commençait entre les luttes et les expectatives.
Dans l'Empire gouverné à cette époque par Publius Aurélien Licinius Valérien élevé à la pourpre du pouvoir pour ses brillants faits militaires, la décadence continuait...
Malgré les victoires sur les goths, l'Empereur n'arrivait pas à arrêter la dégradation morale qui se développait de toute part.
À Rome, l'oubli et la subversion bafouait toute dignité.
Sur les terres provinciales, l'irresponsabilité et l'indiscipline grandissait.
Tatien, néanmoins, avait bien trop avancé dans son renouvellement intérieur pour s'en tenir au monde extérieur.
Loin des questions politiques et philosophiques qui l'ennuyaient, il se sentait invité par la vie au réajustement de toutes valeurs et conquêtes d'ordre personnel.
De retour à Lyon où la vie se déroulait conformément aux adaptations nécessaires, il n'ignorait pas que des contrariétés imprévisibles viendraient de Rome.