Livia — a dit Tatien compatissant —, je te présente ma femme et notre ami Anaclette.
Le visage de la malheureuse s'est illuminé d'une profonde joie.
Je remercie Dieu pour cette heure... — s'exclama-t-elle à voix basse avec humilité — j'ai toujours désiré vous demander des excuses pour la mauvaise impression que je vous avais causée... Plusieurs fois, j'ai désiré vous approcher pour vous dire tout mon respect et toute mon amitié... néanmoins... les circonstances ne l'ont pas permis...
Cette voix résonnait dans l'esprit d'Hélène avec une étrange résonance... Pourquoi ne s'était-elle pas intéressée davantage à cette femme ?
Son attitude s'est soudainement modifiée d'une manière inexplicable... Les réminiscences d'une phase obscure de sa vie émergeaient en couleurs vives du plus profond de sa mémoire. Elle eut l'impression qu'Émilien se trouvait là, en esprit à la réveiller à la terrible réalité ... Elle oublia la présence de Tatien, ne s'est pas souciée des convenances d'ordre personnel et le visage épouvanté, elle a demandé :
Où êtes-vous née ?
À Chypre, Madame.
Qui fut votre mère en ce monde ? L'agonisante a souri avec effort et a expliqué :
Je n'ai pas eu le bonheur de connaître ma mère. J'ai été trouvée par mon vieux père adoptif dans la lande...
Et tu excuserais celle qui t'a donné la vie si un jour tu la rencontrais ?
Comment non ?... J'ai toujours vénéré ce cœur maternel... dans mes prières quotidiennes...
La matrone, pâle, tremblante de terreur devant la face nue de la vérité, a poursuivi son interrogatoire :
Et si ta mère te volait ton mari, ton père et ta santé même, en te condamnant au dédain public ?
Même comme cela... —
Devant le mutisme consterné d'Hélène, Anaclette s'est avancée vers l'agonisante avec un fervent intérêt.
Ta mère ne t'a-t-elle pas laissé un souvenir ? — a demandé la gouvernante anxieuse.
Livia s'est tue un instant comme si elle cherchait des forces pour parler et lui répondit affirmativement :
Je pense que ma mère... avait l'intention de me retrouver... parce qu'elle m'a laissé dans les broderies du,berceau un camée que mon père m'a enseigné à porter sur mon cœur...
Anaclette, devant Tatien stupéfait, a regardé son thorax et lui a retiré le bijou d'ivoire où brillait l'image de Cybèle magnifiquement sculptée dont Hélène ne se séparait jamais pendant ses promenades avec Émilien.
La pâleur de la fille de Veturius se fit livide.
Elle avait découvert sa propre fille sur qui elle avait fait peser tout le poids de sa frénétique persécution.
Cette femme était la fleur séchée de ses premiers rêves... Elle entendait à nouveau dans la miraculeuse résonnance de sa mémoire, les paroles que l'homme inoubliable de ses idéaux féminins lui avait dites pour la première fois... Ils avaient, lui et elle, projeté pour le rejeton de leurs espoirs le plus beau des destins.
Pourquoi ce paradis imaginé s'était-il métamorphosé en enfer ?
Immobilisée par la terreur, les yeux écarquillés, elle a remarqué que les souvenirs matérialisaient le passé au fond de son âme.
Les murs de la chambre ont disparu à ses yeux.
Elle se voyait encore jeune prise dans le tourbillon des banalités où l'amour d'Émilien avait éveillé son cœur...
Ses idées s'obscurcirent. Où était-elle ?
Elle a remarqué qu'au beau milieu des ombres qui l'entouraient, un homme marchait à sa rencontre... C'était lui, Secondin, comme dans l'ancienne vision d'Orosius et comme lors du rêve qu'elle avait fait sur l'île de Chypre, il portait toujours ses vêtements de cérémonie militaires, la main droite sur sa poitrine sanglante et l'appelait en criant :
Hélène ! Hélène !... qu'as-tu fait de la fille que je t'ai donnée ?
Ces paroles torturaient son âme infiniment répétées par les monstres du remords dans l'abîme profond qui s'ouvrait sous ses pieds...
Elle s'est souvenu que sa fille abandonnée se trouvait là à portée de mains, et pourtant, bien que tendant les bras, elle ne réussissait pas à la trouver pour l'arracher des ténèbres qui s'intensifiaient tout autour...
Seul le visage d'Émilien grandissait, démesuré, devant sa vision épouvantée et seule son inquiétante interrogation parvenait à ses oreilles :
Hélène ! Hélène !... qu'as-tu fait de la fille que je t'ai donnée ?
Devant Tatien et Anaclette pétrifiés d'étonnements, avec une expression de folie dans le regard, la matrone a poussé un horrible éclat de rire puis a tourné les talons et s'est élancée sur la voie publique. Elle prit les rênes du véhicule qui l'avait amenée et partit en trombe en direction de la villa lointaine ...