– C'est bien ce qui me tracasse. La grosse en connaissait un rayon. Aurait pas pris le risque d'acculer un loup. Serait passée par-derrière, aurait glissé le fusil par une des fenêtres crevées, et aurait tiré. Voilà ce qu'aurait fait la grosse. Mais entrer dans la bergerie et coincer la bête, God, je ne peux pas me figurer ça.
Camille fronça les sourcils.
– Explique-toi, dit-elle.
– Pas envie. Pas sûr de moi.
– Explique-toi quand même.
– Bullshit. Suzanne a accusé Massart et Suzanne est morte. A bien pu aller voir Massart et lui débiter toute sa salade de loup-garou. N'avait peur de rien.
– Et après, Lawrence? Puisque Massart
– Pas forcément rigolé.
– Massart a déjà mauvaise réputation et les gosses le fuient. Qu'est-ce qu'il a à faire des révélations de Suzanne? On raconte déjà qu'il est glabre, impuissant, pédé, cinglé et je ne sais quoi. Loup-garou, qu'est-ce que ça peut lui foutre? Il est de taille à en supporter d'autres.
– God. Tu ne comprends pas.
– Eh bien explique-toi mieux. Ce n'est pas le moment de bouffer les phrases.
– Massart en a rien à faire des racontars. Ail right. Mais suppose que la grosse ait eu raison? Que ce soit Massart qui ait égorgé les brebis?
– Déraille pas, Lawrence. Tu as dit que tu n'y croyais pas.
– Pas au loup-garou. Non.
– Tu oublies les blessures, bon sang. Ce ne sont pas les dents de Massart, si?
– Non.
– Ah. Tu vois.
– Mais Massart a un chien. Un très grand chien.
Camille tressaillit. Elle avait aperçu le chien sur la place, une haute bête tachetée remarquable, dont la tête massive arrivait à la ceinture de l'homme.
– Un dogue allemand, dit Lawrence. Le plus grand des chiens. Le seul qui puisse égaler ou dépasser la taille d'un loup mâle.
Camille posa sa botte sur le cale-pied de la moto, soupira.
– Pourquoi pas juste un loup, Lawrence? demanda-t-elle doucement. Un vieux loup tout simple? Pourquoi pas Crassus le Pelé? Tu le cherchais hier encore.
– Parce que la grosse lui aurait tiré dans le cul. Par la fenêtre. Je vais voir Massart.
– Pourquoi pas Lemirail?
– Qui est Lemirail?
– Le gendarme moyen.
– God. Trop tôt. On va juste causer, Massart et moi.
Lawrence lança la moto et disparut dans la pente.
Il ne revint qu'à l'heure du déjeuner. Camille, un peu assommée, avait posé sans faim sur la table du pain et des tomates et mangeait en feuilletant le journal de la veille sans le voir. Même le
– Tu l'as vu?
– A disparu.
– Pourquoi «disparu»? Le gars a le droit d'aller faire un tour.
– Oui.
– Le chien était là?
– Non.
– Tu vois. Il a été faire un tour. Et puis c'est dimanche.
Lawrence leva le menton.
– Paraît qu'il va à la messe de sept heures tous les dimanches, dit Camille, dans un autre village.
– Serait rentré. J'ai parcouru tous les environs de sa baraque pendant deux heures. L'ai pas vu.
– Elle est grande, la montagne.
– Suis repassé aux Ecarts. Soliman est sorti des toilettes.
– La psychologue? Lawrence acquiesça.
– Il ne va pas bien, dit-il. Le médecin lui a donné des calmants. Il dort.
– Le Veilleux?
– Paraît qu'il a bougé.
– Bon.
– D'un mètre.
Camille soupira, arracha un morceau de pain, le mâchonna distraitement.
– Tu le trouves comment, toi, le Veilleux? demanda-t-elle.
– Chiant.
– Ah. Je le trouve plutôt impressionnant.
– Les gars impressionnants sont toujours chiants.
– C'est possible, admit Camille.
– Retournerai voir Massart ce soir, à l'heure du dîner. Peux pas le manquer.
Mais Lawrence ne trouva pas Massart à sa cabane le soir. Il attendit plus d'une heure et demie appuyé contre sa porte, regardant la nuit tomber sur la montagne. Lawrence savait attendre comme personne. Il lui était arrivé de planquer plus de vingt heures sur le passage d'un ours. Quand l'obscurité fut complète, il reprit la direction du village.
– Suis inquiet, dit-il à Camille.
– Tu t'énerves sur ce type. Personne ne connaît ses habitudes. Il fait chaud. Il passe peut-être ses journées libres dans la montagne.
Lawrence fit la moue.
– Il bosse demain. Devrait être revenu.
– Ne t'énerve pas sur ce type.