Adamsberg lui jeta un dernier coup d'œil avant de sortir. Sabrina lui faisait parfois pitié mais Sabrina était une tueuse aussi redoutable que, pensait-il, éphémère.
Il se dirigea d'un pas tranquille vers un bar qu'il avait découvert deux ans plus tôt à six cents mètres de chez lui, et qui constituait à ses yeux une sorte de perfection. C'était un pub irlandais en briques qui s'appelait
reculer mais reculer signifiait renouer avec cette solitude qu'il aurait voulu égarer quelques heures.
Les
C'est ainsi qu'Adamsberg cherchait des idées: il les attendait, tout simplement. Quand l'une d'elles venait surnager sous ses yeux, tel un poisson mort remontant sur la crête des eaux, il la ramassait et l'examinait, voir s'il avait besoin de cet article en ce moment, voir si ça présentait de l'intérêt. Adamsberg ne réfléchissait jamais, il se contentait de rêver, puis de trier la récolte, comme on voit ces pêcheurs à l'épuisette fouiller d'une main lourde dans le fond de leur filet, cherchant des doigts la crevette au milieu des cailloux, des algues, des coquilles et du sable. Il y avait pas mal de cailloux et d'algues dans les pensées d'Adamsberg et il n'était pas rare qu'il s'y emmêlât. Il devait beaucoup jeter, beaucoup éliminer. Il avait conscience que son esprit lui servait un conglomérat confus de pensées inégales et que cela ne fonctionnait pas forcément de même pour tous les autres hommes. Il avait remarqué qu'entre ses pensées et celles de son adjoint Danglard existait la même différence qu'entre ce fond d'épuisette plein de fatras et l'étal ordonné d'un poissonnier. Qu'est-ce qu'il y pouvait? Au bout du compte, il finissait par en sortir quelque chose, si on voulait bien attendre. C'était ainsi qu'Adamsberg utilisait son cerveau, comme une vaste mer nourricière en qui l'on a placé sa confiance mais qu'on a depuis longtemps renoncé à domestiquer.
Il estima, en poussant la porte des
Il passa sa commande à Enid, une serveuse blonde toute en force qui résistait à la Guinness comme personne, et demanda la faveur de jeter un œil aux informations de huit heures. On savait ici qu'il était flic et on lui concédait, quand besoin était, le droit d'utiliser l'appareil coincé sous le bar. Adamsberg s'agenouilla et alluma le poste.
– Il y a du grabuge? lui demanda Enid, avec un accent irlandais très costaud.
– C'est un loup qui mange des moutons, mais très loin d'ici.
– En quoi ça vous concerne?
– Je ne sais pas.
«Je ne sais pas» était une des réponses les plus usuelles d'Adamsberg. Ce n'était pas par flemme ou par distraction qu'il y recourait mais parce qu'il ignorait réellement la bonne réponse et qu'il le disait. Cette ignorance passive fascinait et irritait son adjoint Danglard, qui n'admettait pas qu'on puisse agir avec pertinence en toute méconnaissance de cause. Au contraire, ce flottement était l'élément le plus naturel d'Adamsberg, et le plus productif.