Enid était repartie servir en salle, les bras chargés d'assiettes, et Adamsberg se concentra sur le bulletin qui commençait. Il avait mis la télé à fond car dans le fracas des
Il ne fut donc qu'à moitié surpris en voyant apparaître la place à présent familière du village de Saint-Victor-du-Mont. Il colla son visage à l'écran pour entendre. Cinq minutes plus tard, il se relevait, un peu sonné. Était-ce cela qu'il était venu chercher? La mort d'une femme, égorgée dans sa bergerie? Et n'était-ce pas cela qu'il avait attendu toute la semaine, tout au fond de lui-même? Dans ces seuls instants, quand la réalité venait absurdement rejoindre ses plus obscures expectatives, Adamsberg chancelait et se faisait presque peur. Le fond de lui-même ne lui avait jamais inspiré tout à fait confiance. Il s'en défiait, comme du fond calciné de la marmite d'un sorcier.
Il rejoignit sa table à pas lents. Enid lui avait apporté son assiette et il dépeça sa pomme de terre sans la voir, une bonne vieille pomme de terre au fromage qu'il commandait toujours aux
Sourcils froncés, Adamsberg repoussa son assiette vide, sucra son café. Peut-être que tout lui avait paru étrange dès le début. Trop formidable, ou trop poétique, pour être vrai. Quand la poésie surgit inopinément dans la vie, on est étonné, on est séduit, mais on s'aperçoit peu de temps après qu'on s'est fait rouler, que c'était juste une combine, une arnaque. Peut-être qu'il avait cru irréel qu'un immense loup ait surgi des ténèbres pour se jeter à l'assaut d'un village. Mais bon sang, c'était bien les dents d'un loup. Un chien fou peut-être? Non, le vétérinaire avait été assez clair là-dessus. Bien sûr il était très difficile de faire la différence sur de simples traces de morsures, mais tout de même, pas un chien. La domestication, l'abâtardissement, la réduction de taille, le raccourcissement de la face, le chevauchement des prémolaires, Adamsberg n'avait pas tout retenu mais bref, un chien, cela ne pouvait pas marcher avec ce grand écart qu'on mesurait entre les impacts des dents. Sauf, éventuellement, dans le cas d'un très grand chien, le dogue allemand. Est-ce qu'il y avait un dogue allemand échappé dans la montagne? Non, il n'y en avait pas. Donc c'était un loup, un grand loup.
Et cette fois, on avait relevé une empreinte au sol, celle d'une patte avant gauche, incrustée dans une bouse de brebis, à la droite du cadavre. Une trace de près de dix centimètres de largeur, la patte d'un loup. Quand on marche du pied gauche dans la merde, ça porte bonheur aux hommes. Adamsberg se demandait si ça valait aussi pour les loups.
Fallait pas avoir beaucoup de plomb dans le crâne pour acculer une bête pareille. Voilà ce qui arrive quand on fonce. Toujours aller trop vite, toujours précipiter les choses. Ça ne donne rien de bon. Péché d'impatience. Ou bien, ce n'était pas un loup comme les autres. En plus d'être grand, il était psychotique. Adamsberg ouvrit son carnet à dessins, tira un crayon de sa poche, mangé au bout, qu'il considéra avec un intérêt vague. Le crayon devait être à Danglard. C'était un type à ronger tous les crayons de la terre. Adamsberg le fit tourner entre ses doigts, examinant rêveusement les encoches profondes que les dents de l'homme y avaient taillées.
XII
Camille entendit démarrer la moto à l'aube. Elle n'avait pas même entendu Lawrence se lever. Le Canadien était un type silencieux et il prenait garde au sommeil de Camille. Lui se foutait plus ou moins de dormir alors que pour Camille, c'était une valeur centrale de l'existence. Elle entendit le bruit du moteur s'éloigner, jeta un œil au réveil, chercha la raison de toute cette hâte.