On parle toujours comme si les tragédies se passaient dans le vide : elles sont pourtant conditionnées par leur décor. Notre part de bonheur ou de malheur à Kratovicé avait pour cadre ces corridors aux fenêtres bouchées où l’on butait sans cesse, ce salon d’où les Bolcheviks n’avaient emporté qu’une panoplie d’armes chinoises, et où un portrait de femme troué d’un coup de baïonnette nous regardait du haut d’un trumeau, comme amusé par cette aventure ; le temps y jouait son rôle par l’offensive impatiemment attendue et par la chance perpétuelle de mourir. Les avantages que les autres femmes obtiennent de leur table de toilette, des conciliabules avec le coiffeur et la couturière, de tous les jeux de miroirs d’une vie malgré tout différente de celle de l’homme, et souvent merveilleusement protégée, Sophie les devait aux promiscuités gênantes d’une maison changée en caserne, à ses dessous de laine rose qu’elle était bien forcée de repriser devant nous sous la lampe, à nos chemises qu’elle lavait à l’aide d’un savon fabriqué sur place, et qui lui crevassait les mains. Ces frottements continuels d’une existence sur le qui-vive nous laissaient à la fois écorchés et durcis. Je me souviens du soir où Sophie se chargea d’égorger et de plumer pour nous quelques poulets étiques : je n’ai jamais vu sur un visage aussi résolu pareille absence de cruauté. Je soufflai un à un les quelques duvets pris dans sa chevelure ; une fade odeur de sang montait de ses mains. Elle rentrait de ces besognes accablée par le poids de ses bottes de neige, jetait n’importe où sa pelisse humide, refusait de manger, ou s’attaquait goulûment à d’affreuses crêpes qu’elle s’obstinait à nous préparer avec de la farine gâtée. À ce régime, elle maigrissait.
Son zèle s’étendait à nous tous, mais un sourire suffisait à m’apprendre qu’elle ne servait pourtant que moi seul. Elle devait être bonne, car elle ratait sans cesse des occasions de me faire souffrir. Aux prises avec un échec que les femmes ne pardonnent pas, elle fit ce que font les cœurs bien placés réduits au désespoir : elle chercha pour s’en souffleter les pires explications de soi-même ; elle se jugea comme la tante Prascovie l’eût fait, si la tante Prascovie avait été capable de le faire. Elle se crut indigne : une telle innocence eût mérité qu’on se mît à genoux. Pas un instant d’ailleurs, elle ne songea à révoquer ce don de soi-même, pour elle aussi définitif que si je l’avais accepté. C’était un trait de cette nature altière : elle ne reprenait pas l’aumône refusée par un pauvre. Qu’elle me méprisât, j’en suis sûr, et je l’espère pour elle, mais tout le mépris du monde n’empêchait pas que, dans un élan d’amour, elle ne m’eût baisé les mains. J’épiais avec avidité un mouvement de colère, un reproche mérité, n’importe quel acte qui eût été pour elle l’équivalent d’un sacrilège, mais elle se tint sans cesse au niveau de ce que je demandais à son absurde amour. De sa part, un manque de goût du cœur m’eût à la fois rassuré et déçu. Elle m’accompagnait dans mes reconnaissances à travers le parc : ce devaient être pour elle des promenades de damnés. J’aimais la pluie froide sur nos nuques, ses cheveux plaqués comme les miens, la toux qu’elle étouffait dans le creux de sa paume, ses doigts tourmentant un roseau le long de l’étang lisse et désert où flottait ce jour-là un cadavre ennemi. Brusquement, elle s’adossait à un arbre, et, pendant un quart d’heure, je la laissais me parler d’amour. Un soir, trempés jusqu’aux os, nous dûmes nous réfugier dans les ruines du pavillon de chasse ; nous enlevâmes nos vêtements, coude à coude dans l’étroite chambre encore munie d’un toit : je mettais une espèce de bravade à traiter cette adversaire en ami. Enveloppée d’une couverture de cheval, elle fit sécher devant le feu qu’elle venait d’allumer mon uniforme et sa robe de laine. Au retour, nous dûmes plusieurs fois nous planquer pour éviter les balles ; je la prenais par la taille, comme un amant, pour la coucher de force à côté de moi dans un fossé, par un mouvement qui prouvait tout de même que je ne souhaitais pas qu’elle meure. Au milieu de tant de tourments, je m’irritais de voir sans cesse monter dans ses yeux une espérance admirable : il y avait en elle cette certitude de leur dû que les femmes gardent jusqu’au martyre. Un si pathétique manque de désespoir donne raison à la théorie catholique, qui place les âmes à peu près innocentes au Purgatoire, sans les précipiter en Enfer. De nous deux, c’est elle qu’on eût plainte ; elle avait la meilleure part.