Vers quatre heures du matin, je me retrouvai dans une chambre du seul hôtel passable de Riga en compagnie d’une des Hongroises, l’esprit juste assez lucide pour me dire que j’aurais quand même préféré la Juive. Mettons qu’il y ait eu dans tant de conformité aux usages quatre-vingt-dix-huit pour cent du désir de ne pas me singulariser vis-à-vis de nos camarades, et le reste de défi adressé à moi-même : ce n’est pas toujours dans le sens de la vertu qu’on se contraint le plus. Les intentions d’un homme forment un écheveau si embrouillé qu’il m’est impossible, à la distance où je suis de tout cela, de décider si j’espérais ainsi me rapprocher de Sophie par des voies détournées, ou l’insulter en assimilant un désir que je savais le plus pur du monde à une demi-heure passée sur un lit en désordre dans les bras de la première venue. Un peu de mon dégoût devait forcément rejaillir sur elle, et je commençais peut-être à avoir besoin d’être fortifié dans le mépris. Je ne me dissimule pas qu’une crainte assez basse de m’engager à fond contribuait à ma prudence à l’égard de la jeune fille ; j’ai toujours eu horreur de me commettre, et quelle est la femme amoureuse avec laquelle on ne se commet pas ? Cette chanteuse des petits cafés de Budapest au moins ne prétendait pas s’empêtrer dans mon avenir. Il faut pourtant dire qu’elle s’accrocha à moi, pendant ces quatre jours à Riga, avec une ténacité de poulpe auquel ses longs doigts gantés de blanc faisaient penser. Il a toujours dans ces cœurs ouverts à tout venant une place vide sous un abat-jour rose, où elles s’efforcent désespérément d’installer n’importe qui. Je quittai Riga plein d’une sorte de soulagement maussade à me dire que je n’avais rien de commun avec ces gens, cette guerre, ce pays, non plus qu’avec les quelques rares plaisirs inventés par l’homme pour se distraire de la vie. Pensant pour la première fois au lendemain, je fis des projets d’émigration au Canada avec Conrad, et d’existence dans une ferme, au bord des grands lacs, sans tenir compte que je sacrifiais ainsi pas mal de goûts de mon ami.
Conrad et sa sœur m’attendaient sur les marches du perron, sous la marquise dont les canonnades de l’été précédent n’avaient pas laissé une seule vitre intacte, de sorte que ces cloisons de fer vides ressemblaient à une énorme feuille morte et décortiquée dont il ne restait que les nervures. La pluie coulait au travers, et Sophie s’était noué sur la tête un mouchoir comme une paysanne. Tous deux s’étaient fatigués à me remplacer pendant mon absence : Conrad était d’une pâleur de nacre ; et mes inquiétudes au sujet de sa santé, que je savais fragile, me firent ce soir-là oublier tout le reste. Sophie avait fait monter pour nous une des dernières bouteilles de vin français dissimulées au fond du cellier. Mes camarades, déboutonnant leurs capotes, prirent place à table en échangeant des plaisanteries sur ce qui avait été pour eux les bonnes heures de Riga ; Conrad levait les sourcils avec une expression de surprise amusée et polie ; il avait fait avec moi l’expérience de ces sombres soirées en réaction contre soi-même, et une Hongroise de plus ou de moins ne l’étonnait pas. Sophie se mordit les lèvres en s’apercevant qu’elle avait répandu un peu de bourgogne en s’efforçant de remplir mon verre. Elle sortit pour aller chercher une éponge, et mit à faire disparaître cette tache autant de soin que si ç’avait été la trace d’un crime. J’avais rapporté des livres de Riga : ce soir-là, sous l’abat-jour improvisé à l’aide d’une serviette, je regardai Conrad s’endormir d’un sommeil d’enfant dans le lit voisin, en dépit des bruits de pas de la tante Prascovie qui allait et venait nuit et jour à l’étage supérieur en marmonnant les prières auxquelles elle attribuait notre relative préservation. Du frère et de la sœur, c’était Conrad qui répondait paradoxalement le plus à l’idée qu’on se fait d’une jeune fille ayant des princes pour ancêtres. La nuque hâlée de Sophie, ses mains gercées serrant une éponge m’avaient rappelé subitement le jeune valet de ferme Karl chargé d’étriller les poneys de notre enfance. Après le visage graissé, poudré, tapoté de ma Hongroise, elle était à la fois mal soignée et incomparable.