Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

J’allumai un briquet pour me diriger dans ce réduit où l’on trébuchait sur des tas croulants de pommes de terre germées. Le ridicule petit chien était étendu sous la bâche d’une vieille voiture d’enfant ; je devais apprendre par la suite que Texas avait été tué par l’éclatement d’une grenade enfouie dans le parc, et qu’il s’était efforcé de déterrer du bout de son museau noir, comme s’il s’agissait d’une truffe. Réduit en bouillie, il ressemblait à un roquet écrasé par un tram dans une avenue de grande ville. Je soulevai avec précaution le révoltant paquet, pris une bêche, et sortis dans la cour pour creuser un trou. La surface du sol avait été dégelée par les pluies ; j’enterrai Texas dans cette boue où il prenait de son vivant un si évident plaisir à se vautrer. Quand je rentrai dans la cuisine, Sophie venait d’épuiser la dernière goutte de cognac ; elle lança la bouteille dans les braises, où les parois de verre éclatèrent avec un bruit sourd, se leva maladroitement, et dit d’une voix molle en prenant appui sur mon épaule :

— Pauvre Texas... C’est dommage tout de même. Il n’y avait que lui qui m’aimait...

Sa bouche soufflait une odeur d’alcool. Dès l’escalier, les jambes lui manquèrent, et je la soutins sous les bras le long des marches où elle laissa une traînée de vomissements ; j’avais l’impression de reconduire dans sa cabine une passagère atteinte de nausées. Elle s’écroula sur un fauteuil dans sa petite chambre en désordre, pendant que je m’appliquais à découvrir le lit. Ses mains, ses jambes étaient glacées. J’entassai sur elle des couvertures et un manteau. Soulevée sur le coude, elle continuait à vomir sans s’en apercevoir, la bouche ouverte, comme la statue d’une fontaine. Enfin, elle s’allongea au creux du lit, inerte, plate, moite comme un cadavre ; ses cheveux collés à ses joues faisaient sur son visage des balafres blondes. Son pouls glissait sous mes doigts, à la fois follement agité et presque insensible. Elle devait avoir gardé au fond de soi cette lucidité qui est celle de l’ivresse, de la peur et du vertige, car elle me raconta avoir éprouvé durant toute cette nuit les sensations d’un voyage en traîneau ou en toboggan de montagnes russes, les soubresauts, le froid, les sifflements du vent et des artères, l’impression de filer immobile et à toute allure vers un gouffre dont on n’a même plus peur. Je connais ce sentiment de vitesse mortelle que donne l’alcool à un cœur qui flanche. Elle a toujours cru que cette veillée de Bon Samaritain au chevet de son lit malpropre m’avait laissé un des souvenirs les plus répugnants de ma vie. Je n’aurais pu lui dire que cette pâleur, ces taches, ce danger, et cet abandon plus complet que dans l’amour étaient rassurants et beaux ; et que ce corps pesamment étalé me rappelait celui de mes camarades soignés dans le même état, et Conrad lui-même... J’ai oublié de mentionner qu’en la dépouillant de ses vêtements j’avais remarqué à la hauteur du sein gauche la longue cicatrice d’un coup de couteau qui n’avait guère fait plus qu’entamer profondément la chair. Elle me fit par la suite l’aveu d’une maladroite tentative de suicide. Était-ce de mon temps, ou de celui du satyre lithuanien ? C’est ce que je n’ai jamais pu savoir. Autant que possible, je ne mens pas.

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