Il y eut de nouveaux épisodes charnels issus du même besoin de faire taire un moment cet insupportable monologue d’amour qui se poursuivait au fond d’elle-même, et honteusement interrompus après quelques étreintes maladroites par la même incapacité d’oublier. Le plus odieux de ces vagues passants fut pour moi un certain officier russe échappé des prisons bolcheviques qui séjourna huit jours parmi nous avant de partir pour la Suède chargé d’une mystérieuse et illusoire mission auprès d’un des Grands-Ducs. J’avais cueilli dès le premier soir sur les lèvres de cet ivrogne d’incroyables histoires de femmes aux détails amoureusement circonstanciés qui ne m’aidèrent que trop à me figurer ce qui se passait entre Sophie et lui sur le divan de cuir de la maison du jardinier. J’aurais été désormais incapable de tolérer le voisinage de la jeune fille, si j’avais lu, fût-ce une seule fois, sur son visage, quelque chose qui ressemblât à du bonheur. Mais elle m’avouait tout ; ses mains me touchaient encore avec des petits gestes découragés qui étaient moins des caresses que des tâtonnements d’aveugle, et j’avais chaque matin devant moi une femme au désespoir, parce que l’homme qu’elle aimait n’était pas celui avec lequel elle venait de coucher.
Un soir, un mois environ après mon retour de Riga, je travaillais dans la tour avec Conrad, qui s’appliquait de son mieux à fumer une longue pipe allemande. Je venais de rentrer du village où nos hommes s’efforçaient à l’aide de rondins de consolider tant bien que mal nos tranchées de boue ; c’était une de ces nuits d’épais brouillard, les plus rassurantes de toutes, où les hostilités s’interrompaient de part et d’autre, par suite de l’évanouissement de l’ennemi. Ma vareuse trempée fumait sur le poêle que Conrad alimentait d’affreuses petites bûchettes humides, sacrifiées une à une avec le soupir de regret d’un poète qui voit flamber ses arbres, lorsque le sergent Chopin entra pour me remettre un message. Dès l’embrasure de la porte, sa figure rouge et inquiète me fit signe par-dessus la tête inclinée de Conrad. Je le suivis sur le palier ; ce Chopin, dans le civil employé de banque à Varsovie, était le fils d’un intendant polonais du comte de Reval ; il avait une femme, deux enfants, du bon sens, et une adoration tendre pour Conrad et sa sœur qui le traitaient en frère de lait. Dès le début de la Révolution, il avait rejoint Kratovicé, où il tenait depuis lors l’emploi de l’honnête homme. Il me chuchota qu’en traversant les sous-sols il avait trouvé Sophie complètement ivre attablée devant la grande table des cuisines, toujours désertes à cette heure, et que malgré ses instances sans doute maladroites il n’avait pas réussi à convaincre la jeune fille de remonter chez elle.
— Enfin, Monsieur, me dit-il (il m’appelait Monsieur), pensez à la honte qu’elle en aurait demain, si quelqu’un l’apercevait dans cet état...
L’excellent garçon croyait encore à la pudeur de Sophie, et le plus curieux est qu’il ne se trompait pas. Je descendis l’escalier à vis, en m’efforçant de ne pas faire crier sur les marches mes bottes mal graissées. Par cette nuit de trêve, personne ne veillait à Kratovicé ; un bruit confus de ronflements s’élevait de la grande salle du premier étage, où trente garçons à bout de forces dormaient comme un seul homme. Sophie était assise dans la cuisine devant la grande table de bois blanc ; elle se balançait mollement sur les pieds inégaux d’une chaise dont le dossier faisait avec le sol un angle inquiétant, étalant sous mes yeux des jambes gainées de soie caramel, qui étaient moins d’une jeune déesse que d’un jeune dieu. Une bouteille avec un reste d’alcool oscillait au bout de son bras gauche. Elle était incroyablement ivre, et montrait à la lueur du poêle un visage maculé de taches rouges. Je lui posai la main sur l’épaule : pour la première fois, elle n’eut pas à mon contact son frémissement horrible et délicieux d’oiseau blessé ; l’euphorie du cognac l’immunisait contre l’amour. Elle tourna vers moi un visage au regard vacant, et me dit d’une voix aussi brouillée que ses yeux :
— Allez dire bonsoir à Texas, Éric. Il est couché dans l’office.