Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

— Oui, reprit-elle lentement, du ton de quelqu’un qui cherche à se rendre compte, j’ai peur, et c’est étonnant quand j’y pense. Parce que ça ne devrait rien me faire, n’est-ce pas ?

— À votre aise, Sophie, répondis-je avec aigreur, mais cette malheureuse vieille femme habite une chambre à deux pas de la vôtre. Et Conrad...

— Oh, Conrad, dit-elle avec un accent d’infinie fatigue, et elle se mit debout en s’appuyant des deux mains à la table, comme une infirme qui hésite à quitter son fauteuil.

Sa voix impliquait tant d’indifférence au sort de son frère que je me demandais si elle avait commencé à le haïr. Mais elle était tout simplement arrivée à cet état d’abrutissement où plus rien ne compte, et elle avait cessé de s’inquiéter du salut des siens, en même temps que d’admirer Lénine.

— Souvent, dit-elle en se rapprochant de moi, je pense que c’est mal de ne pas avoir peur. Mais si j’étais heureuse, continua-t-elle, et elle avait retrouvé cette voix à la fois rude et douce qui m’émouvait toujours comme les notes basses d’un violoncelle, il me semble que ça ne me ferait plus rien, la mort. Cinq minutes de bonheur, ce serait comme un signe que m’aurait envoyé Dieu. Est-ce que vous êtes heureux, Éric ?

— Oui, je suis heureux, fis-je à contrecœur, en m’apercevant soudain que je ne disais là qu’un mensonge.

— Ah, c’est que vous n’en avez pas l’air, reprit-elle sur un ton de taquinerie où perçait l’écolière d’autrefois. Et c’est parce que vous êtes heureux que ça ne vous embête pas de mourir ?

Elle avait l’air d’une petite bonne mal réveillée à minuit par un coup de sonnette, avec son châle noir ravaudé par-dessus sa chemise de flanelle de pensionnaire. Je ne saurai jamais pourquoi je fis ce geste ridicule et indécent de rouvrir les volets. Les coupes d’arbres déplorées par Conrad avaient mis à nu le paysage ; on voyait jusqu’à la rivière où, comme toutes les nuits, des coups de feu intermittents et inutiles se répondaient. L’avion ennemi tournait encore dans le ciel verdâtre, et le silence était plein de ce bourdonnement horrible de moteur, comme si tout l’espace n’était qu’une chambre où virait maladroitement une guêpe géante. J’entraînai Sophie sur le balcon comme un amant par un clair de lune ; nous regardions en bas le gros pinceau lumineux de la lampe osciller sur la neige. Il ne devait pas faire grand vent, car le reflet bougeait à peine. Le bras passé autour de la taille de Sophie, j’avais l’impression d’ausculter son cœur ; ce cœur surmené hésitait, puis repartait, à un rythme qui était celui même du courage, et ma seule pensée, autant que je peux m’en souvenir, était que si nous mourions cette nuit-là, c’est tout de même près d’elle que j’avais choisi de périr. Soudain, un fracas énorme éclata tout près de nous ; Sophie se boucha les oreilles comme si ce tapage était plus affreux que la mort. L’obus était tombé cette fois à moins d’un jet de pierre, sur le toit en tôle ondulée de l’écurie : cette nuit-là, deux de nos chevaux payèrent pour nous. Dans l’incroyable silence qui suivit, on entendit encore le bruit d’un mur de briques qui n’en finissait pas de s’écrouler par saccades, et le hennissement horrible d’un cheval qui meurt. Derrière nous, la vitre avait volé en éclats ; en rentrant dans la chambre, nous marchions sur du verre brisé. J’éteignis la lampe, comme on la rallume après avoir fait l’amour.

Elle me suivit dans le corridor. Là, une inoffensive veilleuse continuait de brûler au pied d’une des images pieuses de la tante Prascovie. Sophie respirait rapidement ; son visage était radieusement pâle, ce qui me prouva qu’elle m’avait compris. J’ai vécu avec Sophie des moments plus tragiques encore, mais aucun plus solennel, ni plus proche d’un échange de serments. Son heure dans ma vie, ç’a été celle-là. Elle leva ses mains marquées par la rouille de la balustrade où nous étions une minute plus tôt appuyés ensemble, et se jeta sur ma poitrine comme si elle venait à l’instant d’être blessée.

Перейти на страницу:

Похожие книги