Ce qui ressemble encore le plus aux phases monotones d’un amour, ce sont les rabâchages infatigables et sublimes des quatuors de Beethoven. Pendant ces sombres semaines de l’avent (et la tante Prascovie, multipliant ses jours de jeûne, ne nous laissait rien oublier du calendrier de l’Église), la vie continua chez nous avec son pourcentage habituel de misères, d’irritations et de catastrophes. Je vis ou j’appris la mort de quelques-uns de mes rares amis ; Conrad fut légèrement blessé ; du village, pris et repris par trois fois, il ne restait que quelques pans de murs fondant sous la neige. Quant à Sophie, elle était calme, résolue, serviable, et butée. Ce fut vers cette époque que Volkmar prit ses quartiers d’hiver au château, avec les déchets d’un régiment que nous envoyait von Wirtz. Depuis la mort de Franz von Aland, notre petit corps expéditionnaire allemand s’était effrité de jour en jour, remplacé par un mélange d’éléments baltes et russes blancs. Je connaissais ce Volkmar pour l’avoir détesté à quinze ans chez le professeur de mathématiques où l’on nous envoyait trois fois par semaine durant les mois d’hiver passés à Riga. Il me ressemblait comme une caricature ressemble au modèle : il était correct, aride, ambitieux et intéressé. Il appartenait à ce type d’hommes à la fois stupides et nés pour réussir, qui ne tiennent compte des faits nouveaux que dans la mesure où ils en profitent, et basent leurs calculs sur les constantes de la vie. Sans la guerre, Sophie n’aurait pas été pour lui ; il se jeta sur cette occasion. Je savais déjà qu’une femme isolée en pleine caserne acquiert sur les hommes un prestige qui tient de l’opérette et de la tragédie. On nous avait crus amants, ce qui était littéralement faux ; quinze jours ne se passèrent pas sans qu’on les étiquetât fiancés. J’avais supporté sans souffrir les rencontres d’une Sophie à demi somnambule avec des garçons qui ne faisaient, et encore, que lui procurer des moments d’oubli. La liaison avec Volkmar m’inquiéta, parce qu’elle me la tint cachée. Elle ne dissimulait rien ; elle m’enlevait simplement mon droit de regard sur sa vie. Et certes, j’étais moins coupable envers elle que je ne l’avais été au début de notre entente, mais on est toujours puni à contre-saison. Sophie était pourtant assez généreuse pour garder envers moi des égards affectueux, et d’autant plus peut-être qu’elle commençait à me juger. Je me trompais donc sur la fin de cet amour comme je m’étais trompé sur son commencement. Par instants, je crois encore qu’elle m’aima jusqu’à son dernier souffle. Mais je me défie d’une opinion où mon orgueil est à ce point engagé. Il avait chez Sophie un fond de santé assez solide pour permettre toutes les convalescences amoureuses : il m’arrive parfois de me l’imaginer mariée à Volkmar, maîtresse de maison entourée d’enfants, serrant dans une gaine de caoutchouc rose sa taille épaissie de femme de quarante ans. Ce qui infirme cette vue, c’est que ma Sophie est morte exactement dans l’atmosphère et sous l’éclairage qui appartenaient à notre amour. En ce sens, et comme on disait en ce temps-là, j’ai donc l’impression d’avoir gagné la guerre. Pour m’exprimer de façon moins odieuse, disons simplement que j’avais vu plus juste dans mes déductions que Volkmar dans ses calculs, et qu’il existait bien entre Sophie et moi une affinité d’espèce. Mais pendant cette semaine de Noël, Volkmar eut tous les atouts.
Il m’arrivait encore de frapper la nuit à la porte de Sophie pour m’humilier en m’assurant qu’elle n’était pas seule ; jadis, c’est-à-dire un mois plus tôt, dans les mêmes circonstances, le rire faux et provocant de Sophie m’aurait rassuré presque autant que l’eussent fait ses larmes. Mais on ouvrait la porte ; la correction glacée de cette scène contrastait avec l’ancien désordre de lingerie éparpillée et de flacons de liqueurs ; et Volkmar m’offrait d’un geste sec son étui à cigarettes. Ce que je supporte le moins, c’est d’être épargné ; je tournais les talons en imaginant les chuchotements et les fades baisers qui reprendraient après mon départ. Ils parlaient de moi, d’ailleurs, et j’avais raison de n’en pas douter. Il existait entre Volkmar et moi-même une haine si cordiale que je me demande par moments s’il n’avait pas jeté les yeux sur Sophie seulement parce que tout Kratovicé nous mettait ensemble. Mais il faut bien que j’aie tenu à cette femme plus passionnément que je ne le croyais, puisque j’ai tant de mal à admettre que cet imbécile l’ait aimée.