La stupeur de Volkmar fut telle qu’il prit un temps avant de se jeter sur moi. Rugen s’interposa, et je crois bien qu’il m’assit de force dans un fauteuil Voltaire. Un numéro de boxe faillit pourtant terminer la fête ; en plein tumulte Volkmar s’enrouait à réclamer des excuses ; on nous crut ivres, ce qui arrangea l’affaire. Nous partions le lendemain pour une mission dangereuse, et l’on ne se bat pas avec un camarade, par un soir de Noël, et pour une femme dont on ne veut pas. On me fit serrer la main de Volkmar, et le fait est que je ne pestais que contre moi-même. Quant à Sophie, elle avait disparu dans un grand bruit de tulle froissé. En l’arrachant à son danseur, j’avais rompu le fermoir du mince fil de perles qu’elle portait au cou, et qui lui avait été donné le jour de sa confirmation par sa grand-mère Galitzine. L’inutile jouet traînait à terre. Je me baissai, et l’empochai machinalement. Je n’ai jamais eu l’occasion de le rendre à Sophie. J’ai souvent pensé à le vendre, dans une de mes périodes de débine, mais les perles avaient jauni et pas un bijoutier n’en aurait voulu. Je l’ai encore, ou plutôt je l’avais encore, au fond d’une petite valise qui m’a été volée cette année en Espagne. Il y a ainsi des objets qu’on garde, on ne sait pas pourquoi.
Cette nuit-là, mes allées et venues de la fenêtre à l’armoire égalèrent en régularité celles de la tante Prascovie. J’étais pieds nus, et mes pas sur le plancher ne pouvaient réveiller derrière son rideau Conrad endormi. À dix reprises, cherchant dans l’obscurité mes chaussures, ma veste, je décidai d’aller rejoindre Sophie dans sa chambre, où cette fois j’étais sûr de la trouver seule. Mû par le ridicule besoin de netteté d’un cerveau à peine adulte, j’en étais encore à me demander si j’aimais cette femme. Et certes, il manquait jusqu’ici à cette passion la preuve dont les moins grossiers d’entre nous se servent pour authentifier l’amour, et Dieu sait que j’avais en cela gardé rancune à Sophie de mes propres hésitations. Mais c’était le malheur de cette fille abandonnée à tous qu’on ne pouvait penser à s’engager envers elle que pour toute la vie. À une époque où tout fout le camp, je me disais que cette femme au moins serait solide comme la terre, sur laquelle on peut bâtir ou se coucher. Il eût été beau de recommencer le monde avec elle dans une solitude de naufragés. Je savais n’avoir jusque-là vécu que sur mes limites ; ma position se ferait intenable ; Conrad vieillirait, moi aussi, et la guerre ne servirait pas toujours d’excuse à tout. Au pied de l’armoire à glace, des refus qui n’étaient pas tous ignobles reprenaient le pas sur des acquiescements qui n’étaient pas tous désintéressés. Je me demandais avec un prétendu sang-froid ce que je comptais faire de cette femme, et certes je n’étais pas préparé à considérer Conrad en beau-frère. On ne laisse pas tomber, pour en séduire, un peu malgré soi, la sœur, un ami divinement jeune et vieux de vingt ans. Puis, comme si mon va-et-vient dans la chambre m’avait ramené à l’autre extrémité du pendule, je redevenais pour un temps ce personnage qui se moquait pas mal de mes complications personnelles, et qui ressemblait sans doute trait pour trait à tous ceux de ma race qui s’étaient avant moi cherché des fiancées. Ce garçon plus simple que moi-même palpitait comme le premier venu au souvenir d’une gorge blanche. Un peu avant l’heure où le soleil se fût levé, si le soleil se levait par ces jours gris, j’entendis le doux bruit de fantôme que font des vêtements féminins tremblant au vent d’un corridor, le grattement pareil à celui d’un animal familier qui demande à se faire ouvrir par son maître, et cette respiration haletante d’une femme qui a couru jusqu’au bout de son destin. Sophie parlait à voix basse, la bouche collée à la paroi de chêne, et les quatre ou cinq langues qui lui étaient familières, y compris le français et le russe, lui servaient à varier ces mots maladroits qui sont par tous pays les plus galvaudés et les plus purs.
— Eric, mon seul ami, je vous supplie de me pardonner.
— Sophie, chère, je m’apprête à partir... Trouvez-vous ce matin dans la cuisine à l’heure du départ. Il faut que je vous parle... Excusez-moi.
— Éric, c’est moi qui demande pardon...