Je n’ai jamais vu de soirée de Noël plus gaie qu’à Kratovicé
pendant cet hiver de guerre. Irrité par les préparatifs ridicules de Conrad et
de Sophie, je m’étais éclipsé sous prétexte d’un rapport à faire. Vers minuit,
la curiosité, la faim, le bruit des rires, et le son un peu éraillé d’un de mes
disques préférés m’amenèrent au salon où les danseurs tournaient à la lueur d’un
feu de bois et de deux douzaines de lampes dépareillées. Une fois de plus, j’avais
l’impression de ne pas participer à la gaieté des autres, et de mon propre gré,
mais l’amertume n’en est pas moindre. Un souper de jambon cru, de pommes et de
whisky avait été préparé sur l’une des consoles lourdement dorée ; Sophie
elle-même avait boulangé le pain. L’énorme carrure du médecin Paul Rugen me
cachait la moitié de la chambre ; une assiette sur les genoux, ce géant
expédiait rapidement sa part de victuailles, pressé comme toujours de regagner
son hôpital installé dans les anciennes remises du prince Pierre ; j’aurais
pardonné à Sophie, si ç’avait été à celui-là, et non à Volkmar qu’elle eût fait
signe. Chopin, qui avait pour les jeux de société une prédilection solitaire, s’évertuait
à construire un édifice de bouts d’allumettes dans le goulot égueulé d’une
bouteille. Conrad s’était tailladé le doigt avec sa maladresse habituelle en
essayant de débiter le jambon en tranches minces ; un mouchoir enroulé
autour de l’index, il mettait à profit la silhouette de son bandage pour varier
sur le mur les ombres qu’il dessinait des deux mains. Il était pâle, et boitait
encore à la suite de sa blessure récente. De temps à autre, il s’arrêtait de
gesticuler pour alimenter le gramophone.
La Paloma
avait fait place à je ne sais quelles
nouveautés nasillardes ; Sophie changeait de partenaire à chaque danse.
Danser était encore ce qu’elle faisait de mieux : elle tourbillonnait
comme une flamme, ondulait comme une fleur, glissait comme un cygne. Elle avait
mis sa robe de tulle bleu à la mode de 1914, la seule toilette de bal qu’elle
ait possédée de sa vie, et encore à ma connaissance ne l’a-t-elle portée que
deux fois. Cette robe à la fois démodée et neuve suffisait à changer en héroïne
de roman notre camarade de la veille. Une multitude de jeunes filles en tulle
bleu aperçues dans les glaces étant les seules invitées de la fête, le reste
des garçons se trouvaient réduits à former entre eux des couples. Le matin
même, en dépit de sa jambe malade, Conrad s’était obstiné à grimper au haut d’un
chêne pour s’emparer d’une touffe de gui ; cette imprudence de gamin avait
provoqué la première des deux seules disputes que j’aie jamais eues avec mon
ami. L’idée de cette touffe de gui venait de Volkmar ; suspendue au sombre
lustre que nul d’entre nous n’avait vu allumé depuis les Noëls de notre
enfance, elle servait de prétexte aux garçons pour embrasser leur danseuse.
Chacun de ces jeunes gens colla tour à tour ses lèvres à celles d’une Sophie
hautaine, amusée, condescendante, bonne enfant, ou tendre. Quand j’entrai au
salon, le tour de Volkmar était venu ; elle échangea avec lui un baiser
que j’étais payé pour savoir très différent de celui de l’amour, mais qui
signifiait indubitablement la gaieté, la confiance, l’accord. Le « Tiens
donc, Éric, on n’attendait plus que toi ! » de Conrad obligea Sophie
à tourner la tête. Je me tenais dans l’embrasure d’une porte, loin de toutes
lumières, du côté du salon de musique. Sophie était myope ; elle me
reconnut pourtant, car elle ferma à demi les yeux. Elle appuya les mains sur
ces épaulettes détestées que les Rouges clouaient parfois dans la chair des
officiers blancs prisonniers, et la seconde accolade donnée à Volkmar fut un
baiser de défi. Son partenaire penchait au-dessus d’elle un visage à la fois
attendri et allumé ; si cette expression est celle de l’amour, les femmes
sont folles de ne pas nous fuir, et ma méfiance envers elles n’est pas sans
raison. Les épaules nues dans sa toilette bleue, rejetant en arrière ses courts
cheveux qu’elle avait brûlés en essayant de les friser au fer, Sophie
présentait à cette brute les lèvres les plus invitantes et les plus fausses que
jamais actrice de cinéma ait offertes en louchant vers l’appareil de prise de
vues. C’en était trop. Je la saisis par le bras, et je la giflai. La secousse
ou la surprise furent si grandes qu’elle recula, fit un tour sur elle-même,
buta du pied contre une chaise, et tomba. Et un saignement de nez vint ajouter
son ridicule à toute cette scène.