Ce geste qu’elle avait mis près de dix semaines à accomplir, le plus étonnant, c’est que je l’acceptai. Maintenant qu’elle est morte, et que j’ai cessé de croire aux miracles, je me sais gré d’avoir au moins une fois baisé cette bouche et ces rudes cheveux. Cette femme, pareille à un grand pays conquis où je ne suis pas entré, je me souviens en tout cas de l’exact degré de tiédeur qu’avait ce jour-là sa salive et de l’odeur de sa peau vivante. Et si jamais j’avais pu aimer Sophie en toute simplicité des sens et du cœur c’est bien à cette minute, où nous avions tous les deux une innocence de ressuscités. Elle palpitait contre moi, et aucune rencontre féminine de prostitution ou de hasard ne m’avait préparé à cette violente, à cette affreuse douceur. Ce corps à la fois défait et raidi par la joie pesait dans mes bras d’un poids aussi mystérieux que la terre l’eût fait, si quelques heures plus tôt j’étais entré dans la mort. Je ne sais à quel moment le délice tourna à l’horreur, déclenchant en moi le souvenir de cette étoile de mer que maman, jadis, avait mis de force dans ma main, sur la plage de Scheveningue, provoquant ainsi chez moi une crise de convulsions pour le plus grand affolement des baigneurs. Je m’arrachai à Sophie avec une sauvagerie qui dut paraître cruelle à ce corps que le bonheur rendait sans défense. Elle rouvrit les paupières (elle les avait fermées) et vit sur mon visage quelque chose de plus insupportable sans doute que la haine ou l’épouvante, car elle recula, se couvrit la figure de son coude levé, comme une enfant souffletée, et ce fut la dernière fois que je la vis pleurer sous mes yeux. J’ai encore eu avec Sophie deux entrevues sans témoin, avant que tout ne fût accompli. Mais à partir de ce soir-là, tout se passa comme si l’un de nous deux était déjà mort, moi, en ce qui la concernait, ou elle, dans cette part de soi-même qui m’avait fait confiance à force de m’aimer.