Le sergent Chopin ne s’était pas trompé : Sophie montra à la suite de cet incident une confusion de pensionnaire qui a abusé du champagne à un repas de noces. Je bénéficiai pendant quelques jours d’une amie mélancoliquement raisonnable, dont chaque regard semblait dire merci ou demander pardon. Nous avions des cas de typhus dans les baraquements ; elle s’obstina à les soigner ; ni moi ni Conrad n’y pouvions rien ; je finis par laisser faire cette folle décidée, semblait-il, à mourir sous mes yeux. Moins d’une semaine plus tard, elle s’alita ; on la crut atteinte. Elle ne souffrait que d’épuisement, de découragement, des fatigues d’un amour qui sans cesse changeait de forme, comme une maladie nerveuse qui présente chaque jour de nouveaux symptômes, et tout à la fois de manque de bonheur et d’excès. Ce fut à mon tour d’entrer chaque matin dans sa chambre aux petites heures de l’aube. Tout Kratovicé nous croyait amants, ce qui la flattait, je suppose, et qui d’ailleurs m’arrangeait aussi. Je m’enquérais de sa santé avec une sollicitude de médecin de famille ; assis sur son lit, j’étais ridiculement fraternel. Si ma douceur avait été calculée pour meurtrir Sophie davantage, la réussite n’aurait pas été plus entière. Les genoux relevés sous la couverture, le menton dans les mains, elle fixait sur moi d’énormes yeux étonnés pleins de larmes intarissables. Ces égards, cette tendresse, ces caresses de la main effleurant ses cheveux, l’époque était passée où Sophie en eût joui avec bonne conscience. Le souvenir des coucheries des mois précédents lui donnait cette envie de fuir n’importe où hors de soi-même, familière aux malheureux qui ne se supportent plus. Elle essayait de se lever de son lit comme un malade qui va mourir. Je la recouchais ; je la bordais dans ces draps froissés où je savais qu’elle se roulerait désespérément après mon départ. Si je haussais les épaules en déclarant qu’aucun de ces jeux physiques ne tirait à conséquence, j’infligeais à son amour-propre la blessure la plus acérée, sous prétexte de calmer ses remords. Et à ce quelque chose de plus profond, de plus essentiel encore que l’amour-propre, qu’est l’obscure estime qu’un corps a pour soi-même. À la lumière de cette indulgence nouvelle, mes duretés, mes refus, mes dédains eux-mêmes prirent pour elle l’aspect d’une épreuve dont elle n’avait pas bien saisi l’importance, d’un examen qu’elle n’avait pas réussi à passer. Comme un nageur épuisé, elle se vit couler à deux brasses du rivage, au moment où peut-être j’aurais commencé à l’aimer. L’eussé-je prise, qu’elle eût maintenant pleuré d’horreur en se souvenant qu’elle n’avait pas eu le courage de m’attendre. Elle souffrit tous les tourments des femmes adultères punies par la douceur, et ce désespoir s’aggravait encore des rares instants lucides où Sophie se rappelait qu’après tout elle n’avait pas à me garder son corps. Et pourtant, la colère, la répugnance, l’attendrissement, l’ironie, un vague regret de ma part, et de la sienne une haine naissante, tous les contraires enfin nous collaient l’un à l’autre comme deux amants ou deux danseurs. Ce lien si désiré existait véritablement entre nous, et le pire supplice de ma Sophie a dû être de le sentir à la fois si étouffant et si impalpable.
Une nuit (puisqu’enfin presque tous mes souvenirs de Sophie sont nocturnes, excepté le dernier, qui a la couleur blafarde de l’aube), une nuit donc de bombardement aérien, je m’aperçus qu’un carré de lumière se découpait sur le balcon de Sophie. Ce genre d’attaque avait été rare jusque-là dans notre guerre d’oiseaux de marécages ; c’était la première fois à Kratovicé que la mort nous tombait du ciel. Il était inadmissible que Sophie voulût appeler le danger, non seulement sur elle-même, mais sur les siens, et sur nous tous. Elle habitait au second étage de l’aile droite ; la porte était fermée, mais non verrouillée. Sophie était assise devant la table, dans le cercle de lumière d’une grosse lampe à pétrole suspendue au plafond. La porte-fenêtre ouverte encadrait le paysage clair d’une nuit glacée. Mes efforts pour fermer les volets gonflés par les récentes pluies d’automne me rappelèrent les fenêtres barricadées à la hâte, les soirs d’orage, dans les hôtels de stations de montagne au temps de ma petite enfance. Sophie me regardait faire avec une moue triste. Elle me dit enfin :
— Éric, ça vous embête que je meure ?
Je détestais ces inflexions enrouées et tendres qu’elle avait adoptées depuis qu’elle se conduisait en fille. Le fracas d’une bombe m’évita de répondre. C’était à l’est, du côté de l’étang, ce qui me fit espérer que l’orage s’éloignait. J’appris le lendemain que l’obus était tombé sur la berge, et des roseaux fauchés flottèrent sur l’eau pendant quelques jours, mêlés aux ventres blancs des poissons morts, et aux débris d’un canot brisé.