A cette époque, l'Occident mourait d'asphyxie: c'est ce qu'on appela «douceur de vivre». Faute d'ennemis visibles, la bourgeoisie prenait plaisir à s'effrayer de son ombre; elle troquait son ennui contre une inquiétude dirigée. On parlait de spiritisme, d'ectoplasmes; rue Le Goff, au numéro 2, face à notre immeuble, on faisait tourner les tables. Cela se passait au quatrième étage: «chez le mage», disait ma grand-mère. Parfois, elle nous appelait et nous arrivions à temps pour voir des paires de mains sur un guéridon mais quelqu'un s'approchait de la fenêtre et tirait les rideaux. Louise prétendait que ce mage recevait chaque jour des enfants de mon âge, conduits par leurs mères. «Et, disait-elle, je le vois: il leur fait l'imposition des mains.» Mon grand-père hochait la tête mais, bien qu'il condamnât ces pratiques, il n'osait les tourner en dérision; ma mère en avait peur, ma grand-mère, pour une fois, semblait plus intriguée que sceptique. Finalement, ils tombaient d'accord: «Il ne faut surtout pas s'occuper de ça, ça rend fou!» La mode était aux histoires fantastiques; les journaux bien pensants en fournissaient deux ou trois par semaine à ce public déchristianisé qui regrettait les élégances de la foi. Le narrateur rapportait en toute objectivité un fait troublant; il laissait une chance au positivisme: pour étrange qu'il fût, l'événement devait comporter une explication rationnelle. Cette explication, l'auteur la cherchait, la trouvait, nous la présentait loyalement. Mais, tout aussitôt, il mettait son art à nous en faire mesurer l'insuffisance et la légèreté. Rien de plus: le conte s'achevait sur une interrogation. Mais cela suffisait: l'Autre Monde était là, d'autant plus redoutable qu'on ne le nommait point.
Quand j'ouvrais Le Matin, l'effroi me glaçait. Une histoire entre toutes me frappa. Je me rappelle encore son titre: «Du vent dans les arbres.» Un soir d'été, une malade, seule au premier étage d'une maison de campagne, se tourne et se retourne dans son lit; par la fenêtre ouverte, un marronnier pousse ses branches dans la chambre. Au rez-de-chaussée plusieurs personnes sont réunies, elles causent et regardent la nuit tomber sur le jardin. Tout à coup quelqu'un montre le marronnier: «Tiens, tiens! Mais il y a donc du vent?» On s'étonne, on sort sur le perron: pas un souffle;
pourtant le feuillage s'agite. A cet instant, un cri! le mari de la malade se jette dans l'escalier et trouve sa jeune épouse dressée sur le lit, qui désigne l'arbre du doigt et tombe morte; le marronnier a retrouvé sa stupeur coutumière. Qu'a-t-elle vu? Un fou s'est échappé de l'asile: ce sera lui, caché dans l'arbre, qui aura montré sa face grimaçante. C'est lui, il faut que ce soit lui par la raison qu'aucune autre explication ne peut satisfaire. Et pourtant… Comment ne l'a-t-on pas vu monter? Ni descendre? Comment les chiens n'ont-ils pas aboyé? Comment a-t-on pu l'arrêter, six heures plus tard, à cent kilomètres de la propriété? Questions sans réponse. Le conteur passait à la ligne et négligemment concluait: «S'il faut en croire les gens du village, c'était la Mort qui secouait les branches du marronnier.» Je rejetai le journal, je frappai du pied, je dis à haute voix: «Non! Non!» Mon cœur battait à se rompre. Je pensai m'évanouir un jour, dans le train de Limoges, en feuilletant l'almanach Hachette: j'étais tombé sur une gravure à faire dresser les cheveux: un quai sous la lune, une longue pince rugueuse sortait de l'eau, accrochait un ivrogne, l'entraînait au fond du bassin. L'image illustrait un texte que je lus avidement et qui se terminait – ou presque – par ces mots: «Était-ce une hallucination d'alcoolique? L'Enfer s'était-il entrouvert?» J'eus peur de l'eau, peur des crabes et des arbres. Peur des livres surtout: je maudis les bourreaux qui peuplaient leurs récits de ces figures atroces. Pourtant je les imitai.