Il fallait, bien sûr, une occasion. Par exemple, la tombée du jour: l'ombre noyait la salle à manger, je poussais mon petit bureau contre la fenêtre, l'angoisse renaissait, la docilité de mes héros, immanquablement sublimes, méconnus et réhabilités, révélait leur inconsistance; alors ça venait: un être vertigineux me fascinait, invisible: pour le voir il fallait le décrire. Je terminai vivement l'aventure en cours, j'emmenai mes personnages en une tout autre région du globe, en général sous-marine ou souterraine, je me hâtai de les exposer à de nouveaux dangers: scaphandriers ou géologues improvisés, ils trouvaient la trace de l'Être, la suivaient et, tout à coup, le rencontraient. Ce qui venait alors sous ma plume – pieuvre aux yeux de feu, crustacé de vingt tonnes, araignée géante et qui parlait – c'était moi-même, monstre enfantin, c'était mon ennui de vivre, ma peur de mourir, ma fadeur et ma perversité. Je ne me reconnaissais pas: à peine enfantée, la créature immonde se dressait contre moi, contre mes courageux spéléologues, je craignais pour leur vie, mon cœur s'emballait, j'oubliais ma main, traçant les mots, je croyais les lire. Très souvent les choses en restaient là: je ne livrais pas les hommes à la Bête mais je ne les tirais pas non plus d'affaire; il suffisait, en somme, que je les eusse mis en contact; je me levais, j'allais à la cuisine, à la bibliothèque; le lendemain, je laissais une ou deux pages blanches et lançais mes personnages dans une nouvelle entreprise. Étranges «romans», toujours inachevés, toujours recommencés ou continués, comme on voudra, sous d'autres titres, bric-à-brac de contes noirs et d'aventures blanches, d'événements fantastiques et d'articles de dictionnaire; je les ai perdus et je me dis parfois que c'est dommage: si je m'étais avisé de les mettre sous clef, ils me livreraient toute mon enfance.
Je commençais à me découvrir. Je n'étais presque rien, tout au plus une activité sans contenu, mais il n'en fallait pas davantage. J'échappais à la comédie: je ne travaillais pas encore mais déjà je ne jouais plus, le menteur trouvait sa vérité dans l'élaboration de ses mensonges. Je suis né de l'écriture: avant elle, il n'y avait qu'un jeu de miroirs; dès mon premier roman, je sus qu'un enfant s'était introduit dans le palais de glaces. Écrivant, j'existais, j'échappais aux grandes personnes; mais je n'existais que pour écrire et si je disais: moi, cela signifiait: moi qui écris. N'importe: je connus la joie; l'enfant public se donna des rendez-vous privés.
C'était trop beau pour durer: je serais resté sincère si je m'étais maintenu dans la clandestinité; on m'en arracha. J'atteignais l'âge où l'on est convenu que les enfants bourgeois donnent les premières marques de leur vocation, on nous avait fait savoir depuis longtemps que mes cousins Schweitzer, de Guérigny, seraient ingénieurs comme leur père: il n'y avait plus une minute à perdre. Mme
Picard voulut être la première à découvrir le signe que je portais au front. «Ce petit écrira!» dit-elle avec conviction. Agacée, Louise fit son petit sourire sec; Blanche Picard se tourna vers elle et répéta sévèrement: «Il écrira! Il est fait pour écrire.» Ma mère savait que Charles ne m'encourageait guère: elle craignit des complications et me considéra d'un œil myope: «Vous croyez, Blanche? Vous croyez!» Mais le soir, comme je bondissais sur mon lit, en chemise, elle me serra fortement les épaules et me dit en souriant: «Mon petit bonhomme écrira!» Mon grand-père fut informé prudemment: on craignait un éclat. Il se contenta de hocher la tête et je l'entendis confier à M. Simonnot, le jeudi suivant, que personne, au soir de la vie, n'assistait sans émotion à l'éveil d'un talent. Il continua d'ignorer mes gribouillages mais, quand ses élèves allemands venaient dîner à la maison, il posait sa main sur mon crâne et répétait, en détachant les syllabes pour ne pas perdre une occasion de leur enseigner des locutions françaises par la méthode directe: «Il a la bosse de la littérature.»