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En vérité, je ressemble à Swann guéri de son amour et soupirant: «Dire que j'ai gâché ma vie pour une femme qui n'était pas mon genre!» Parfois, je suis mufle en secret: c'est une hygiène rudimentaire. Or le mufle a toujours raison mais jusqu'à un certain point. Il est vrai que je ne suis pas doué pour écrire; on me l'a fait savoir, on m'a traité de fort en thème: j'en suis un; mes livres sentent la sueur et la peine, j'admets qu'ils puent au nez de nos aristocrates; je les ai souvent faits contre moi, ce qui veut dire contre tous [4], dans une contention d'esprit qui a fini par devenir une hypertension de mes artères. On m'a cousu mes commandements sous la peau: si je reste un jour sans écrire, la cicatrice me brûle; si j'écris trop aisément, elle me brûle aussi. Cette exigence fruste me frappe aujourd'hui par sa raideur, par sa maladresse: elle ressemble à ces crabes préhistoriques et solennels que la mer porte sur les plages de Long Island; elle survit, comme eux, à des temps révolus. Longtemps j'ai envié les concierges de la rue Lacépède, quand le soir et l'été les font sortir sur le trottoir, à califourchon sur leurs chaises: leurs yeux innocents voyaient sans avoir mission de regarder.

Seulement voilà: à part quelques vieillards qui trempent leur plume dans l'eau de Cologne et de petits dandies qui écrivent comme des bouchers, les forts en version n'existent pas. Cela tient à la nature du Verbe: on parle dans sa propre langue, on écrit en langue étrangère. J'en conclus que nous sommes tous pareils dans notre métier: tous bagnards, tous tatoués. Et puis le lecteur a compris que je déteste mon enfance et tout ce qui en survit: la voix de mon grand-père, cette voix enregistrée qui m'éveille en sursaut et me jette à ma table, je ne l'écouterais pas si ce n'était la mienne, si je n'avais, entre huit et dix ans, repris à mon compte dans l'arrogance, le mandat soi-disant impératif que j'avais reçu dans l'humilité.

Je sais fort bien que je ne suis qu'une machine à faire des livres.

Chateaubriand.


J'ai failli déclarer forfait. Le don que Karl me reconnaissait du bout des lèvres, jugeant maladroit de le dénier tout à fait, je n'y voyais au fond qu'un hasard incapable de légitimer cet autre hasard, moi-même. Ma mère avait une belle voix, donc elle chantait. Elle n'en voyageait pas moins sans billet. Moi, j'avais la bosse de la littérature, donc j'écrirais, j'exploiterais ce filon toute ma vie. D'accord. Mais l'Art perdait – pour moi du moins – ses pouvoirs sacrés, je resterais vagabond – un peu mieux nanti, c'est tout. Pour que je me sentisse nécessaire, il eût fallu qu'on me réclamât. Ma famille m'avait entretenu quelque temps dans cette illusion; on m'avait répété que j'étais un don du Ciel, très attendu, indispensable à mon grand-père, à ma mère: je n'y croyais plus niais j'avais gardé le sentiment qu'on naît superflu à moins d'être mis au monde spécialement pour combler une attente. Mon orgueil et mon délaissement étaient tels, à l'époque, que je souhaitais être mort ou requis par toute la terre.

Je n'écrivais plus: les déclarations de Mme Picard avaient donné aux soliloques de ma plume une telle importance que je n'osais plus les poursuivre. Quand je voulus reprendre mon roman, sauver au moins le jeune couple que j'avais laissé sans provisions ni casque colonial au beau milieu du Sahara, je connus les affres de l'impuissance. A peine assis, ma tête s'emplissait de brouillard, je mordillais mes ongles en grimaçant: j'avais perdu l'innocence. Je me relevais, je rôdais dans l'appartement avec une âme d'incendiaire; hélas, je n'y mis jamais le feu: docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l'extrême. On m'acheta un «cahier de devoirs», recouvert de toile noire avec des tranches rouges: aucun signe extérieur ne le distinguait de mon «cahier de romans»: à peine l'eus-je regardé, mes devoirs scolaires et mes obligations personnelles fusionnèrent, j'identifiai l'auteur à l'élève, l'élève au futur professeur, c'était tout un d'écrire et d'enseigner la grammaire; ma plume, socialisée, me tomba de la main et je restai plusieurs mois sans la ressaisir. Mon grand-père souriait dans sa barbe quand je tramais ma maussaderie dans son bureau: il se disait sans doute que sa politique portait ses premiers fruits.

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Порфирий — древнегреческий философ, представитель неоплатонизма. Ученик Плотина, издавший его сочинения, автор жизнеописания Плотина.Мы рады представить читателю самый значительный корпус сочинений Порфирия на русском языке. Выбор публикуемых здесь произведений обусловливался не в последнюю очередь мерой малодоступности их для русского читателя; поэтому в том не вошли, например, многократно издававшиеся: Жизнь Пифагора, Жизнь Плотина и О пещере нимф. Для самостоятельного издания мы оставили также логические трактаты Порфирия, требующие отдельного, весьма пространного комментария, неуместного в этом посвященном этико-теологическим и психологическим проблемам томе. В основу нашей книги положено французское издание Э. Лассэ (Париж, 1982).В Приложении даю две статьи больших немецких ученых (в переводе В. М. Линейкина), которые помогут читателю сориентироваться в круге освещаемых Порфирием вопросов.

Порфирий

Философия