Mais alors… moi? Moi qui avais mission d'écrire? Eh bien l'on m'attendait. Je transformai Corneille en Pardaillan: il conserva ses jambes torses, sa poitrine étroite et sa face de carême mais je lui ôtai son avarice et son appétit du gain; je confondis délibérément l'art d'écrire et la générosité. Après quoi ce fut un jeu de me changer en Corneille et de me donner ce mandat: protéger l'espèce. Ma nouvelle imposture me préparait un drôle d'avenir; sur l'instant j'y gagnai tout. Mal né, j'ai dit mes efforts pour renaître: mille fois les supplications de l'innocence en péril m'avaient suscité. Mais c'était pour rire: faux chevalier, je faisais de fausses prouesses dont l'inconsistance avait fini par me dégoûter. Or voici qu'on me rendait mes rêves et qu'ils se réalisaient. Car elle était réelle, ma vocation, je ne pouvais en douter puisque le grand prêtre s'en portait garant. Enfant imaginaire, je devenais un vrai paladin dont les exploits seraient de vrais livres. J'étais requis! On attendait mon œuvre dont le premier tome, malgré mon zèle, ne paraîtrait pas avant 1935. Aux environs de 1930 les gens commenceraient à s'impatienter, ils se diraient entre eux: «Il prend son temps, celui-là! Voici vingt-cinq ans qu'on le nourrit à ne rien faire! Allons-nous crever sans l'avoir lu?» Je leur répondais, avec ma voix de 1913: «Hé, laissez-moi le temps de travailler!» Mais gentiment: je voyais bien qu'ils avaient – Dieu seul savait pourquoi – besoin de mes secours et que ce besoin m'avait engendré, moi, l'unique moyen de le combler. Je m'appliquais à surprendre, au fond de moi-même, cette universelle attente, ma source vive et ma raison d'être; je me croyais quelquefois sur le point d'y réussir et puis, au bout d'un moment, je laissais tout aller. N'importe: ces fausses illuminations me suffisaient. Rassuré, je regardais au-dehors: peut-être en certains lieux manquais-je déjà. Mais non: c'était trop tôt. Bel objet d'un désir qui s'ignorait encore, j'acceptais joyeusement de garder pour quelque temps l'incognito. Quelquefois ma grand-mère m'emmenait à son cabinet de lecture et je voyais avec amusement de longues dames pensives, insatisfaites, glisser d'un mur à l'autre en quête de l'auteur qui les rassasierait: il restait introuvable puisque c'était moi, ce môme dans leurs jupes, qu'elles ne regardaient même pas.
Je riais de malice, je pleurais d'attendrissement: j'avais passé ma courte vie à m'inventer des goûts et des partis pris qui se diluaient aussitôt. Or voici qu'on m'avait sondé et que la sonde avait rencontré le roc; j'étais écrivain comme Charles Schweitzer était grand-père: de naissance et pour toujours. Il arrivait cependant qu'une inquiétude perçât sous l'enthousiasme: le talent que je croyais cautionné par Karl, je refusais d'y voir un accident et je m'étais arrangé pour en faire un mandat, mais, faute d'encouragements et d'une réquisition véritable, je ne pouvais oublier que je me le donnais moi-même. Surgi d'un monde antédiluvien, à l'instant que j'échappais à la Nature pour devenir enfin moi, cet Autre que je prétendais être aux yeux des autres, je regardais en face mon Destin et je le reconnaissais: ce n'était que ma liberté, dressée devant moi par mes soins comme un pouvoir étranger. Bref, je n'arrivais pas à me pigeonner tout à fait. Ni tout à fait à me désabuser. J'oscillais. Mes hésitations ressuscitèrent un vieux problème: comment joindre les certitudes de Michel Strogoff à la générosité de Pardaillan? Chevalier, je n'avais jamais pris les ordres du roi; fallait-il accepter d'être auteur par commandement? Le malaise ne durait jamais bien longtemps; j'étais la proie de deux mystiques opposées mais je m'accommodais fort bien de leurs contradictions. Cela m'arrangeait, même, d'être à la fois cadeau du Ciel et fils de mes œuvres. Les jours de bonne humeur, tout venait de moi, je m'étais tiré du néant par mes propres forces pour apporter aux hommes les lectures qu'ils souhaitaient: enfant soumis, j'obéirais jusqu'à la mort mais à moi. Aux heures désolées, quand je sentais l'écœurante fadeur de ma disponibilité, je ne pouvais me calmer qu'en forçant sur la prédestination: je convoquais l'espèce et lui refilais la responsabilité de ma vie; je n'étais que le produit d'une exigence collective. La plupart du temps, je ménageais la paix de mon cœur en prenant soin de ne jamais tout à fait exclure ni la liberté qui exalte ni la nécessité qui justifie.