Ma grand-mère recevait chaque jour Le Matin et, si je ne m'abuse, l'Excelsior: j'appris l'existence de la pègre que j'abominai comme tous les honnêtes gens. Mais ces tigres à face humaine ne faisaient pas mon affaire: l'intrépide M. Lépine suffisait à les mater. Parfois les ouvriers se fâchaient, aussitôt les capitaux s'envolaient mais je n'en sus rien et j'ignore encore ce qu'en pensait mon grand-père. Il remplissait ponctuellement ses devoirs d'électeur, sortait rajeuni de l'isoloir, un peu fat et, quand nos femmes le taquinaient: «Enfin, dis-nous pour qui tu votes!», il répondait sèchement: «C'est une affaire d'homme!» Pourtant, lorsqu'on élut le nouveau président de la République, il nous fit entendre, dans un moment d'abandon, qu'il déplorait la candidature de Pams: «C'est un marchand de cigarettes!» s'écria-t-il avec colère. Cet intellectuel petit-bourgeois voulait que le premier fonctionnaire de France fût un de ses pairs, un petit-bourgeois intellectuel, Poincaré. Ma mère m'assure aujourd'hui qu'il votait radical et qu'elle le savait fort bien. Cela ne m'étonne pas: il avait choisi le parti des fonctionnaires; et puis les radicaux se survivaient déjà: Charles avait la satisfaction de voter pour un parti d'ordre en donnant sa voix au parti du mouvement. Bref la politique française, à l'en croire, n'allait pas mal du tout.
Cela me navrait: je m'étais armé pour défendre l'humanité contre des dangers terribles et tout le monde m'assurait qu'elle s'acheminait doucement vers la perfection. Grand-père m'avait élevé dans le respect de la démocratie bourgeoise: pour elle, j'aurais dégainé ma plume volontiers; mais sous la présidence de Fallières le paysan votait: que demander de plus? Et que fait un républicain s'il a le bonheur de vivre en république? Il se tourne les pouces ou bien il enseigne le grec et décrit les monuments d'Aurillac à ses moments perdus. J'étais revenu à mon point de départ et je crus étouffer une fois de plus dans ce monde sans conflits qui réduisait l'écrivain au chômage.
Ce fut encore Charles qui me tira de peine. A son insu, naturellement. Deux ans plus tôt, pour m'éveiller à l'humanisme, il m'avait exposé des idées dont il ne soufflait plus mot, de crainte d'encourager ma folie mais qui s'étaient gravées dans son esprit. Elles reprirent, sans bruit, leur virulence et, pour sauver l'essentiel, transformèrent peu à peu l'écrivain-chevalier en écrivain-martyr. J'ai dit comment ce pasteur manqué, fidèle aux volontés de son père, avait gardé le Divin pour le verser dans la Culture. De cet amalgame était né le Saint-Esprit, attribut de la Substance infinie, patron des lettres et des arts, des langues mortes ou vivantes et de la Méthode Directe, blanche colombe qui comblait la famille Schweitzer de ses apparitions, voletait, le dimanche, au-dessus des orgues, des orchestres et se perchait, les jours ouvrables, sur le crâne de mon grand-père. Les anciens propos de Karl, rassemblés, composèrent dans ma tête un discours: le monde était la proie du Mal; un seul salut: mourir à soi-même, à la Terre, contempler du fond d'un naufrage les impossibles Idées. Comme on n'y parvenait pas sans un entraînement difficile et dangereux, on avait confié la besogne à un corps de spécialistes. La cléricature prenait l'humanité en charge et la sauvait par la réversibilité des mérites: les fauves du temporel, grands et petits, avaient tout loisir de s'entre-tuer ou de mener dans l'hébétude une existence sans vérité puisque les écrivains et les artistes méditaient à leur place sur la Beauté, sur le Bien. Pour arracher l'espèce entière à l'animalité il ne fallait que deux conditions: que l'on conservât dans des locaux surveillés les reliques – toiles, livres, statues – des clercs morts; qu'il restât au moins un clerc vivant pour continuer la besogne et fabriquer les reliques futures.