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Enfin l'idéalisme du clerc se fondait sur le réalisme de l'enfant. Je l'ai dit plus haut: pour avoir découvert le monde à travers le langage, je pris longtemps le langage pour le monde. Exister, c'était posséder une appellation contrôlée, quelque part sur les Tables infinies du Verbe; écrire c'était y graver des êtres neufs ou – ce fut ma plus tenace illusion – prendre les choses, vivantes, au piège des phrases: si je combinais les mots ingénieusement, l'objet s'empêtrait dans les signes, je le tenais. Je commençais, au Luxembourg, par me fasciner sur un brillant simulacre de platane: je ne l'observais pas, tout au contraire, je faisais confiance au vide, j'attendais; au bout d'un moment, son vrai feuillage surgissait sous l'aspect d'un simple adjectif ou, quelquefois, de toute une proposition: j'avais enrichi l'univers d'une frissonnante verdure. Jamais je n'ai déposé mes trouvailles sur le papier: elles s'accumulaient, pensai-je, dans ma mémoire. En fait je les oubliais. Mais elles me donnaient un pressentiment de mon rôle futur: j'imposerais des noms. Depuis plusieurs siècles, à Aurillac, de vains ramas de blancheurs réclamaient des contours fixes, un sens: J'en ferais des monuments véritables. Terroriste, je ne visais que leur être: je le constituerais par le langage; rhétoricien, je n'aimais que les mots: je dresserais des cathédrales de paroles sous l'œil bleu du mot ciel. Je bâtirais pour des millénaires. Quand je prenais un livre, j'avais beau l'ouvrir et le fermer vingt fois, je voyais bien qu'il ne s'altérait pas. Glissant sur cette substance incorruptible: le texte, mon regard n'était qu'an minuscule accident de surface, il ne dérangeait rien, n'usait pas. Moi, par contre, passif, éphémère, j'étais un moustique ébloui, traversé par les feux d'un phare; je quittais le bureau, j'éteignais: invisible dans les ténèbres, le livre étincelait toujours; pour lui seul. Je donnerais à mes ouvrages la violence de ces jets de lumière corrosifs, et, plus tard, dans les bibliothèques en ruine, ils survivraient à l'homme

Je me complus à mon obscurité, je souhaitai la prolonger, m'en faire un mérite. J'enviai les détenus célèbres qui ont écrit dans des cachots sur du papier à chandelle. Ils avaient gardé l'obligation de racheter leurs contemporains et perdu celle de les fréquenter Naturellement, le progrès des mœurs diminuait mes chances de puiser mon talent dans la réclusion, mais je n'en désespérais pas tout à fait: frappée par la modestie de mes ambitions, la Providence aurait à cœur de les réaliser. En attendant je me séquestrais par anticipation.

Circonvenue par mon grand-père, ma mère ne perdait pas une occasion de peindre mes joies futures: pour me séduire elle mettait dans ma vie tout ce qui manquait à la sienne: la tranquillité, le loisir, la concorde; jeune professeur encore célibataire, une jolie vieille dame me louerait une chambre confortable qui sentirait la lavande et le linge frais, j'irais au lycée d'un saut, j'en reviendrais de même; le soir je m'attarderais sur le pas de ma porte pour bavarder avec ma logeuse qui raffolerait de moi; tout le monde m'aimerait, d'ailleurs, parce que je serais courtois et bien élevé. Je n'entendais qu'un mot: ta chambre, j'oubliais le lycée, la veuve d'officier supérieur, l'odeur de province, je ne voyais plus qu'un rond de lumière sur ma table: au centre d'une pièce noyée d'ombre, rideaux tirés, je me penchais sur un cahier de toile noire. Ma mère continuait son récit, sautait dix ans: un inspecteur général me protégeait, la bonne société d'Aurillac voulait bien me recevoir, ma jeune femme me portait l'affection la plus tendre, je lui faisais de beaux enfants bien sains, deux fils et une fille, elle héritait, j'achetais un terrain au bord de la ville, nous faisions bâtir et, tous les dimanches, la famille entière allait inspecter les travaux. Je n'écoutais rien: pendant ces dix années, je n'avais pas quitté ma table: petit, moustachu comme mon père, juché sur une pile de dictionnaires, ma moustache blanchissait, mon poignet courait toujours, les cahiers tombaient sur le parquet l'un après l'autre. L'humanité dormait, c'était la nuit, ma femme et mes enfants dormaient à moins qu'ils ne fussent morts, ma logeuse dormait; dans toutes les mémoires le sommeil m'avait aboli. Quelle solitude: deux milliards d'hommes en long et moi, au-dessus d'eux, seule vigie.

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Порфирий — древнегреческий философ, представитель неоплатонизма. Ученик Плотина, издавший его сочинения, автор жизнеописания Плотина.Мы рады представить читателю самый значительный корпус сочинений Порфирия на русском языке. Выбор публикуемых здесь произведений обусловливался не в последнюю очередь мерой малодоступности их для русского читателя; поэтому в том не вошли, например, многократно издававшиеся: Жизнь Пифагора, Жизнь Плотина и О пещере нимф. Для самостоятельного издания мы оставили также логические трактаты Порфирия, требующие отдельного, весьма пространного комментария, неуместного в этом посвященном этико-теологическим и психологическим проблемам томе. В основу нашей книги положено французское издание Э. Лассэ (Париж, 1982).В Приложении даю две статьи больших немецких ученых (в переводе В. М. Линейкина), которые помогут читателю сориентироваться в круге освещаемых Порфирием вопросов.

Порфирий

Философия