Une chose me frappe dans ce récit mille fois répété: du jour où je vois mon nom sur le journal, un ressort se brise, je suis fini; je jouis tristement de mon renom mais je n'écris plus. Les deux dénouements ne font qu'un: que je meure pour naître à la gloire, que la gloire vienne d'abord et me tue, l'appétit d'écrire enveloppe un refus de vivre. Vers cette époque une anecdote m'avait troublé, lue je ne sais où: c'est au siècle dernier; dans une halte sibérienne un écrivain fait les cent pas en attendant le train. Pas une masure à l'horizon, pas une âme en vie. L'écrivain a de la peine à porter sa grosse tête morose. Il est myope, célibataire, grossier, toujours furieux; il s'ennuie, il pense à sa prostate, à ses dettes. Surgit une jeune comtesse, dans son coupé, sur la route qui longe les rails: elle saute de la voiture, court au voyageur qu'elle n'a jamais vu mais prétend reconnaître d'après un daguerréotype qu'on lui a montré, elle s'incline, lui prend la main droite et la baise. L'histoire s'arrêtait là et je ne sais pas ce qu'elle veut nous faire entendre. A neuf ans j'étais émerveillé que cet auteur bougon se trouvât des lectrices dans la steppe et qu'une si belle personne vînt lui rappeler la gloire qu'il avait oubliée: c'était naître. Plus au fond, c'était mourir: je le sentais, je le voulais ainsi; un roturier vivant ne pouvait recevoir d'une aristocrate pareil témoignage d'admiration. La comtesse semblait lui dire: «Si j'ai pu venir à vous et vous toucher, c'est qu'il n'est même plus besoin de maintenir la supériorité du rang; je ne me soucie pas de ce que vous penserez de mon geste, je ne vous tiens plus pour un homme mais pour le symbole de votre œuvre.» Tué par un baisemain, à mille verstes de Saint-Pétersbourg, à cinquante-cinq ans de sa naissance, un voyageur prenait feu, sa gloire le consumait, ne laissait de lui, en lettres de flammes, que le catalogue de ses œuvres. Je voyais la comtesse remonter dans son coupé, disparaître et la steppe retomber dans la solitude; au crépuscule le train brûlait la halte pour rattraper son retard, je sentais, au creux des reins, le frisson de la peur, je me rappelais Du vent dans les arbres et je me disais: «La comtesse, c'était la mort.» Elle viendrait, un jour, sur une route déserte, elle baiserait mes doigts. La mort était mon vertige parce que je n'aimais pas vivre: c'est ce qui explique la terreur qu'elle m'inspirait. En l'identifiant à la gloire, j'en fis ma destination. Je voulus mourir; parfois l'horreur glaçait mon impatience: jamais longtemps; ma joie sainte renaissait, j'attendais l'instant de foudre où je flamberais jusqu'à l'os. Nos intentions profondes sont des projets et des fuites inséparablement liés: l'entreprise folle d'écrire pour me faire pardonner mon existence, je vois bien qu'elle avait, en dépit des vantardises et des mensonges, quelque réalité; la preuve en est que j'écris encore, cinquante ans après. Mais, si je remonte aux origines, j'y vois une fuite en avant, un suicide à la Gribouille; oui, plus que l'épopée, plus que le martyre, c'était la mort que je cherchais. Longtemps j'avais redouté de finir comme j'avais commencé, n'importe où, n'importe comment, et que ce vague trépas ne fût que le reflet de ma vague naissance. Ma vocation changea tout: les coups d'épée s'envolent, les écrits restent, je découvris que le Donateur, dans les Belles-Lettres, peut se transformer en son propre Don, c'est-à-dire en objet pur. Le hasard m'avait fait homme, la générosité me ferait livre; je pourrais couler ma babillarde, ma conscience, dans des caractères de bronze, remplacer les bruits de ma vie par des inscriptions ineffaçables, ma chair par un style, les mol!es spirales du temps par l'éternité, apparaître au Saint-Esprit comme un précipité du langage, devenir une obsession pour l'espèce, être autre enfin, autre que moi, autre que les autres, autre que tout. Je commencerais par me donner un corps inusable et puis je me livrerais aux consommateurs. Je n'écrirais pas pour le plaisir d'écrire mais pour tailler ce corps de gloire dans les mots. A la considérer du haut de ma tombe, ma naissance m'apparut comme un mal nécessaire, comme une incarnation tout à fait provisoire qui préparait ma transfiguration: pour renaître il fallait écrire, pour écrire il fallait un cerveau, des yeux, des bras; le travail terminé, ces organes se résorberaient d'eux-mêmes: aux environs de 1955, une larve éclaterait, vingt-cinq papillons in-folio s'en échapperaient, battant de toutes leurs pages pour s'aller poser sur un rayon de la Bibliothèque nationale. Ces papillons ne seraient autres que moi. Moi: vingt-cinq tomes, dix-huit mille pages de texte, trois cents gravures dont le portrait de l'auteur. Mes os sont de cuir et de carton, ma chair parcheminée sent la colle et le champignon, à travers soixante kilos de papier je me carre, tout à l'aise. Je renais, je deviens enfin tout un homme, pensant, parlant, chantant, tonitruant, qui s'affirme avec l'inertie péremptoire de la matière. On me prend, on m'ouvre, on m'étale sur la table, on me lisse du plat de la main et parfois on me fait craquer. Je me laisse faire et puis tout à coup je fulgure, j'éblouis, je m'impose à distance, mes pouvoirs traversent l'espace et le temps, foudroient les méchants, protègent les bons. Nul ne peut m'oublier, ni me passer sous silence: je suis un grand fétiche maniable et terrible. Ma conscience est en miettes: tant mieux. D'autres consciences m'ont pris en charge. On me lit, je saute aux yeux; on me parle, je suis dans toutes les bouches, langue universelle et singulière; dans des millions de regards je me fais curiosité prospective; pour celui qui sait m'aimer, je suis son inquiétude la plus intime mais, s'il veut me toucher, je m'efface et disparais: je n'existe plus nulle part, je suis, enfin! je suis partout: parasite de l'humanité, mes bienfaits la rongent et l'obligent sans cesse à ressusciter mon absence.