J'usai de ce mirage avec enthousiasme pour achever de garantir mon destin. Je pris le temps, je le mis cul par-dessus tête et tout s'éclaira. Cela commença par un petit livre bleu de nuit avec des chamarrures d'or un peu noircies, dont les feuilles épaisses sentaient le cadavre et qui s'intitulait: L'Enfance des hommes illustres; une étiquette attestait que mon oncle Georges l'avait reçu en 1885, à titre de second prix d'arithmétique. Je l'avais découvert, au temps de mes voyages excentriques, feuilleté puis rejeté par agacement: ces jeunes élus ne ressemblaient en rien à des enfants prodiges; ils ne se rapprochaient de moi que par la fadeur de leurs vertus et je me demandais bien pourquoi l'on parlait d'eux. Finalement le livre disparut: j'avais décidé de le punir en le cachant. Un an plus tard, je bouleversai tous les rayons pour le retrouver: j'avais changé, l'enfant prodige était devenu grand homme en proie à l'enfance. Quelle surprise: le livre avait changé lui aussi. C'étaient les mêmes mots mais ils me parlaient de moi. Je pressentis que cet ouvrage allait me perdre, je le détestai, j'en eus peur. Chaque jour, avant de l'ouvrir, j'allais m'asseoir contre la fenêtre: en cas de danger, je ferais entrer dans mes yeux la vraie lumière du jour. Ils me font bien rire, aujourd'hui, ceux qui déplorent l'influence de Fantômas ou d'André Gide: croit-on que les enfants ne choisissent pas leurs poisons eux-même? J'avalais le mien avec l'anxieuse austérité des drogués. Il paraissait bien inoffensif, pourtant. On encourageait les jeunes lecteurs: la sagesse et la piété filiale mènent à tout, même à devenir Rembrandt ou Mozart: on retraçait dans de courtes nouvelles les occupations très ordinaires de garçons non moins ordinaires mais sensibles et pieux qui s'appelaient Jean-Sébastien, Jean-Jacques ou Jean-Baptiste et qui faisaient le bonheur de leurs proches comme je faisais celui des miens. Mais voici le venin: sans jamais prononcer le nom de Rousseau, de Bach ni de Molière, l'auteur mettait son art à placer partout des allusions à leur future grandeur, à rappeler négligemment, par un détail, leurs œuvres ou leurs actions les plus fameuses, à machiner si bien ses récits qu'on ne pût comprendre l'incident le plus banal sans le rapporter à des événements postérieurs; dans le tumulte quotidien il faisait descendre un grand silence fabuleux, qui transfigurait tout: l'avenir. Un certain Sanzio mourait d'envie de voir le pape; il faisait si bien qu'on le menait sur la place publique un jour que le Saint-Père passait par là; le gamin pâlissait, écarquillait les yeux, on lui disait enfin: «Je pense que tu es content, Raffaello? L'as-tu bien regardé, au moins, notre Saint-Père?» Mais il répondait, hagard «Quel Saint-Père? Je n'ai vu que des couleurs!» Un autre jour le petit Miguel, qui voulait embrasser la carrière des armes, assis sous un arbre, se délectait d'un roman de chevalerie quand, tout à coup, un tonnerre de ferraille le faisait sursauter: c'était un vieux fou du voisinage, un hobereau ruiné qui caracolait sur une haridelle et pointait sa lance rouillée contre un moulin. Au dîner, Miguel racontait l'incident avec des mines si drôles et si gentilles qu'il donnait le fou rire à tout le monde; mais, plus tard, seul dans sa chambre, il jetait son roman sur le sol, le piétinait, sanglotait longuement.