Le Saint-Esprit me regardait. Il venait justement de prendre la décision de remonter au Ciel et d'abandonner les hommes; je n'avais que le temps de m'offrir, je lui montrais les plaies de mon âme, les larmes qui trempaient mon papier, il lisait par-dessus mon épaule et sa colère tombait. Était-il apaisé par la profondeur des souffrances ou par la magnificence de l'œuvre? Je me disais: par l'œuvre; à la dérobée je pensais: par les souffrances. Bien entendu le Saint-Esprit n'appréciait que les écrits vraiment artistiques mais j'avais lu Musset, je savais que «les plus désespérés sont les chants les plus beaux» et j'avais décidé de capter la Beauté par un désespoir piégé. Le mot de génie m'avait toujours paru suspect: j'allai jusqu'à le prendre en dégoût totalement. Où serait l'angoisse, où l'épreuve, où la tentation déjouée, où le mérite, enfin, si j'avais le don? Je supportais mal d'avoir un corps et tous les jours la même tête, je n'allais pas me laisser enfermer dans un équipement. J'acceptais ma désignation à condition qu'elle ne s'appuyât sur rien, qu'elle brillât, gratuite, dans le vide absolu. J'avais des conciliabules avec le Saint-Esprit: «Tu écriras», me disait-il. Et moi je me tordais les mains: «Qu'ai-je donc, Seigneur, pour que vous m'ayez choisi? – Rien de particulier. – Alors, pourquoi moi? – Sans raison. – Ai-je au moins quelques facilités de plume? – Aucune. Crois-tu que les grandes œuvres naissent des plumes faciles? – Seigneur, puisque je suis si nul, comment pourrais-je faire un livre? – En t'appliquant. – N'importe qui peut donc écrire? – N'importe qui, mais c'est toi que j'ai choisi.» Ce truquage était bien commode: il me permettait de proclamer mon insignifiance et simultanément de vénérer en moi l'auteur de chefs-d'œuvre futurs. J'étais élu, marqué mais sans talent: tout viendrait de ma longue patience et de mes malheurs; je me déniais toute singularité: les traits de caractère engoncent; je n'étais fidèle à rien sauf à l'engagement royal qui me conduisait à la gloire par les supplices. Ces supplices, restait à les trouver; c'était l'unique problème mais qui paraissait insoluble puisqu'on m'avait ôté l'espoir de vivre misérable: obscur ou fameux, j'émargerais au budget de l'Enseignement, je n'aurais jamais faim. Je me promis d'atroces chagrins d'amour mais sans enthousiasme: je détestais les amants transis; Cyrano me scandalisait, ce faux Pardaillan qui bêtifiait devant les femmes: le vrai traînait tous les cœurs après soi sans même y prendre garde; il est juste de dire que la mort de Violetta, son amante, lui avait percé le cœur à jamais. Un veuvage, une plaie inguérissable: à cause, à cause d'une femme mais non point par sa faute; cela me permettait de repousser les avances de toutes les autres. A creuser. Mais, de toute manière, en admettant que ma jeune épouse aurillacienne disparût dans un accident, ce malheur ne suffirait pas à m'élire: il était à la fois fortuit et trop commun. Ma furie vint à bout de tout; moqués, battus, certains auteurs avaient jusqu'au dernier soupir croupi dans l'opprobre et la nuit, la gloire n'avait couronné que leurs cadavres: voilà ce que je serais. J'écrirais sur Aurillac et sur ses statues, consciencieusement. Incapable de haine, je ne viserais qu'à réconcilier, qu'à servir. Pourtant, à peine paru, mon premier livre déchaînerait le scandale, je deviendrais un ennemi public: insulté par les journaux auvergnats, les commerçants refuseraient de me servir, des exaltés jetteraient des pierres dans mes carreaux; pour échapper au lynchage, il me faudrait fuir. D'abord foudroyé, je passerais des mois dans l'imbécillité, répétant sans cesse: «Ce n'est qu'un malentendu, voyons! Puisque tout le monde est bon!» Et ce ne serait en effet qu'un malentendu mais le Saint-Esprit ne permettrait pas qu'il se dissipât. Je guérirais; un jour, je m'assiérais à ma table et j'écrirais un nouveau livre: sur la mer ou sur la montagne. Celui-là ne trouverait pas d'éditeur. Poursuivi, déguisé, proscrit peut-être, j'en ferais d'autres, beaucoup d'autres, je traduirais Horace en vers, j'exposerais des idées modestes et toutes raisonnables sur la pédagogie. Rien à faire: mes cahiers s'empileraient dans une malle, inédits.