— Ce n’est pas raisonnable, déclare sévèrement Théo, tu risques des complications…
— Elles viennent de se produire, les complications, doc ! Faites confiance…
— Mais…
Tout en m’habillant frénétiquement, je lui dis :
— Donnez-moi seulement de quoi me doper un peu pour aujourd’hui et je vous promets que demain je resterai dans les torchons.
— Quelle drôle de vie tu mènes, grogne le praticien.
Il ouvre sa trousse noire, farfouille dedans et lance sur mon lit une petite boîte plate.
— Trois cachets par jour. Mais ça ne te permettra que d’exploiter tes réserves, il n’y a pas de miracle, tu sais.
— O.K., doc, vous êtes un chef !
— Il se tuera au travail, gémit Félicie.
Je balance une œillade au doc.
— Bast ! il est solide comme du roc, ma chère amie, console Théo. N’oubliez pas que vous avez des coureurs du Tour de France qui continuent la course avec des angines.
Je me débarbouille façon chat de gouttière et je calte avec un cache-col de soie au cou sans m’être rasé.
Lavoine sourit.
— J’étais certain que vous viendriez, patron.
C’est beau d’être un meneur d’hommes. Seulement, ça implique pas mal d’obligations parmi lesquelles celle de n’être jamais malade.
— Merci pour ta foi ; accouche !
— Des motards ont découvert Ravioli sur la route de Pontoise au volant de sa chignole. Il a été buté d’une balle dans la tronche. La balle a traversé la tête et pulvérisé le pare-brise de son américaine, c’est ce qui a attiré l’attention des vestes de cuir.
— À quel endroit était l’auto ?
— À l’entrée de la ville. Bien remisée sur le bas-côté de la route avec ses feux de position. Le corps avait glissé sur la banquette et on aurait pu croire qu’il dormait. Sans ce pare-brise éclaté, il y serait peut-être encore.
— Quelle heure, le décès ?
— D’après les premières constatations du légiste, il aurait eu lieu entre minuit et deux heures…
J’adresse une pensée émue à ce bon Aquoix Serge qui fut absent de son domicile entre onze heures et trois heures. J’ai grande envie de lui parler en tête à tête.
Mais l’instant des conversations intimes n’est pas encore venu.
— Des empreintes dans la guinde d’Ange ?
— Les copains du labo s’en occupent ; seulement, les empreintes dans une voiture, vous savez ce que c’est ? Il y en a tellement que pour mettre ça en ordre…
— Calibre du pétard ?
— Un neuf millimètres, c’est pour ça que la balle a perforé la boîte crânienne de part en part. Un calibre de cette importance, vous pensez ! Il lui manque la moitié de la tirelire, au Ravioli. Il est vraiment à la sauce tomate !
L’image me cloque mal au cœur. Bonté divine, ce que je me sens vasouillard. J’ai l’impression d’avoir la tronche dans de l’eau chaude…
— Passe-moi un verre d’eau, bonhomme.
Je gobe un des cachetons au docteur Théo. Avec toute la daube qu’on avale de nos jours dès que ça ne carbure pas rond, je m’étonne que la moyenne de vie soit augmentée.
Je reste un moment, la bouille dans les pognes, à essayer de surmonter ma défaillance. Et puis je comprends que ça n’est pas avec des produits pharmaceutiques que j’arriverai à tenir le choc aujourd’hui. Pour se doper, on n’a trouvé qu’un seul vrai système et c’est à celui-ci qu’il faut revenir toujours dans notre vacherie de turbin.
— Descends chez le marchand d’oubli, en face, et ramène-moi un plein verre de whisky sans flotte ni glace, vieux.
Il sourit.
— Les grands remèdes ?
— Pour les petits maux, c’est idéal.
Tandis qu’il est parti, je sonne le labo.
— Vous avez les photos que je vous ai données à développer hier ?
— Oui, m’sieur le commissaire.
— Qu’attendez-vous pour me les descendre ?
— Elles ne sont pas fameuses.
— C’est à moi qu’il appartient d’en juger !
Oh ! pardon, ce qu’il devient phraseur, votre San-Antonio chéri, quand il fait de la température. Je me cintre tout seul en raccrochant.
Trois minutes plus tard, on m’apporte les deux épreuves.
En ce qui concerne la photo d’Aquoix, elle est en pied mais il lui manque la moitié de la hure. Heureusement, bien que floue, celle de sa belle-fille est reconnaissable et c’est ce qui importe. Je la glisse dans mon portefeuille. Retour de Lavoine avec un godet plein de whisky. J’écluse cul sec en faisant la grimace,
Avec ce supercarburant, je vais peut-être pouvoir finir le parcours.
— Dis donc, Lavoine, tu m’as bien dit que c’était par une agence de Magny que Ravioli avait trouvé à louer cette maison ?
— Oui.
— D’après moi, Ange Ravioli était en cheville avec Aquoix, je subodore une complicité entre eux. Est-elle intervenue avant ou après l’installation du locataire à Magny, ça reste à déterminer. Tu vas retourner chez le gars de l’agence de location et tirer ce point au clair. Lorsqu’il a loué, Ravioli s’est-il présenté de la part d’Aquoix ? A-t-il lu une annonce ? Bref je veux que tu étudies ce nœud de l’histoire à la loupe, compris ?
— Bien, patron, je file tout de suite !
— Attends.
Je rouvre mon portefeuille.