— Toutefois, je ne me suis pas seulement inquiétée de cet aspect de la situation. Convaincue que tu arriverais d'un moment à l'autre, j'ai chargé Teodul de visiter le port de Massilia dans l'espoir de recueillir quelques informations sur un possible embarquement de la jeune femme pour quelque destination.
Tatien, angoissé, a prononcé de brèves paroles de reconnaissance. La supposée bienveillance de sa femme d'une certaine manière la rachetait à ses yeux.
En fin de journée, il est allé à l'humble domicile.
À seul dans l'étroite pièce, il a laissé exploser l'émotion qui affligeait son âme...
Il a regardé la harpe, maintenant muette, s'est assis dans le fauteuil qui lui était familier et loin des yeux étrangers, il a cédé à des sanglots violents.
Il se rappelait Basil, vieilli et confiant, il revoyait Livia en pensée, se souvenant de leur nuit d'adieux et ne savait s'il pleurait d'amour ou de compassion.
Chancelant, il s'est approché du petit cabinet où le vieux se livrait à ses études habituelles et après avoir consulté certains passages de lecture, il a trouvé des annotations évangéliques de l'accordeur qui dénonçaient ses prédilections religieuses.
Certaines notes autobiographiques étaient alignées, révélatrices.
Basil n'était pas chrétien depuis longtemps.
À Chypre, il se vouait encore au culte de Sérapis, le dieu guérisseur.
Ce n'est qu'à Massilia, plusieurs mois avant leur transfert à Lyon qu'il avait connu l'Évangile se prenant d'affection pour Jésus.
Des ordonnances et des instructions aux malades du temps où il vénérait l'ancien dieu égyptien, alors transformé en compagnon d'Esculape, se mêlaient à de précieuses annotations faisant allusion au Nouveau Testament. Des poésies de louanges aux anciennes divinités et des notes apostoliques du christianisme naissant étaient collectionnées révélant son chemin spirituel.
Et finalement, Tatien s'est attardé à consulter admiratif un curieux travail de Basil, intitulé « de Sérapis à Christ », qui marquait sa transition définitive.
Le gendre de Veturius a examiné la documentation avec un respect qu'il n'avait jamais manifesté à un sujet quel qu'il soit lié à la personnalité du Messie galiléen.
Ensuite, il s'est senti profondément partagé...
Pourquoi était-il, ainsi, poursuivi de toute part par le Christ ?
Il s'est souvenu de son premier contact avec son père ébranlé par le martyre en un suprême témoignage de foi.
Il s'est rappelé la lointaine fête à la Villa Veturius où le petit Sylvain avait perdu la
vie...
Le sacrifice de Rufus lui est revenu en mémoire, l'esclave déterminé et fidèle à son propre idéal, et en larmes il a réfléchi aux derniers jours de sa mère isolée dans le foyer domestique.
Les réminiscences de la pendaison de Subrius sont repassées, claires, dans son imagination...
Néanmoins, il ne cessait d'haïr les principes nazaréens.
Il ne pouvait concevoir une terre où les maîtres seraient au même niveau que les esclaves, il refusait la théorie du pardon sans restriction, jamais il ne serait d'accord avec la solidarité entre patriciens et plébéiens...
Les dieux anciens, les épopées romaines, les conquêtes des empereurs et les paroles des philosophes qui avaient construit le droit de la République et de l'Empire dominaient son cœur avec une excessive vigueur pour qu'il puisse se défaire facilement du monde moral sur lequel il fondait sa propre raison d'être depuis sa lointaine enfance...
Il s'était consacré à Cybèle et portait en lui le sceau ardent de la foi qui avait guidé ses ancêtres et avec ces convictions, il prétendait mourir.
Comment comparer Apollon le bienfaiteur triomphant de la nature, avec Jésus ce triste juif crucifié parmi les malfaiteurs ? Pourquoi se séparer du culte de la joie et de l'abondance pour se soumettre aux sinistres banquets du sang dans les cirques ? Pour quelle raison Basil et Livia avaient-ils adhéré au mouvement qu'il considérait comme l'idéologie détestable d'esprits infernaux ?
Et pourtant, il les aimait malgré tout, bien qu'étant chrétiens.
Chez ce vieux libéré, il avait trouvé la vie émotionnelle d'une âme paternelle et chez la jeune fille il avait découvert un cœur semblable au sien capable de le rendre heureux en tant que compagne ou comme une sœur.
Caressé par le vent froid du crépuscule, le patricien s'est attardé à l'une des fenêtres, à méditer... à méditer...
Il faisait presque nuit noire quand il s'est décidé à rentrer, et voilà que Blandine est apparue à sa recherche.
La turbulente créature le cherchait angoissée dans tous les coins de l'exploitation agricole et la embrassé prise d'une longue crise de larmes.
Son père taciturne est retourné au foyer la reconduisant en pleurs...
Le lendemain, il s'est mis d'accord avec le propriétaire de la chaumière que l'accordeur avait louée pour une durée indéterminée.
Tatien se proposait de la conserver pour le culte de ses propres souvenirs.
Retrouverait-il LMa ?
Il avait pensé s'entretenir avec le légat d'Auguste mais Egnas Valérien après un court séjour en Aquitaine était retourné au siège de l'Empire.