Par quels desseins insondables était-elle arrivée dans cette maison avec un enfant qui ne lui appartenait pas par les liens consanguins ? Pour quelle intention mystérieuse du Seigneur avait-elle été amenée en Sicile et de Sicile à Neapolis où la vie lui semblait si nouvelle ? Où Tatien et Blandine pouvaient-ils bien être, eux qu'elle pensait ne jamais plus revoir ?
Livia s'est souvenue de chacun des jours difficiles qu'elle avait traversés depuis qu'elle avait été séparée de son vieux père, et rendit grâce à Jésus d'avoir trouvé ce havre de paix et de réconfort.
Caressant le petit qui dormait sereinement, elle a supplié les bénédictions du ciel pour eux deux et se sentit presque heureuse mais elle ignorait que cette relation avec Hortense lui avait transmis les germes d'une nouvelle douleur avec laquelle elle irait doucement vers la mort.
EXPIATION
Le retour de Tatien et de sa fille à Lyon eut lieu en un matin radieux de lumière.
Informé par son beau-père, dont il supporta assez mal la présence, que les médecins avaient recommandé à Hélène de remmener Lucile au climat provincial de toute urgence, il avait décidé de reprendre le chemin du foyer sans attendre.
Mais en raison des vents contraires qui soufflaient en Méditerranée, le retour fut plus long que prévu.
Soucieux de retrouver la paix à la campagne, nos voyageurs étaient attristés par le
retard.
Concernant sa fille malade, le patricien était maintenant rassuré. Si sa femme avait décidé de faire le voyage sur les conseils des médecins, une telle mesure démontrait bien que la patiente n'était pas aussi mal qu'il se supposait.
Lucile se rétablirait certainement à la Villa Veturius au calme. La famille ne souffrirait pas d'émotions plus fortes.
De ce fait, il se laissait porter par un seul désir : revoir le vieux philosophe et sa fille dont leur affection était une stimulation bénie qui lui donnait la force de vivre.
Avec Blandine, il passait de longues heures à parler de musique ou projetait de faire des promenades en campagne en attendant l'instant où ils se reverraient tous et s'embrasseraient longuement remplis de bonheur...
Mais, une pénible déception les attendait. De fait, ils ont trouvé Lucile en forme et bien remise, enthousiaste à l'idée de son prochain mariage avec son oncle, mais c'est atterrés que le père et la fille ont reçu les sinistres nouvelles de la ville.
L'accordeur et sa fille avaient été victimes des persécutions considérées légales.
L'envoyé impérial avait réalisé de minutieuses enquêtes et les nazaréens avaient souffert des sévérités de la loi. Beaucoup étaient en fuite, d'autres avaient été tués.
Tatien, abattu, écoutait les informations précipitées des domestiques...
Quelques heures après leur arrivée à la villa, Hélène a provoqué une rencontre plus intime avec son mari, le criblant de questions concernant la santé de son père tout en expliquant les raisons qui l'avaient obligée à s'absenter, précipitamment, de Rome.
Elle l'attendait inquiète quand leur médecin de confiance lui avait conseillé le retour immédiat au climat gaulois. Lucile était si fragile qu'elle ressemblait à une fleur prête à faner. Elle n'avait donc pas hésité à revenir sans plus tarder.
Son mari l'écoutait, absorbé, il avait de toute évidence l'esprit ailleurs.
La fille de Veturius connaissait les raisons d'une telle distraction. Elle avait laissé Blandine dans sa chambre, choquée et en pleurs, et à l'attitude de sa fille, elle ne pouvait ignorer que son mari en son for intérieur à cet instant, était un homme spirituellement confus.
Elle l'a fixé des yeux avec plus d'attention et sur un ton mêlé d'outrage et d'audace, elle
lui dit :
Tatien, je ne peux taire la juste révolte qui me vient à l'esprit face au désenchantement auquel tu nous contrains à la maison. J'attendais sincèrement ton retour, non seulement comme une femme qui attend son compagnon, mais aussi en tant que mère angoissée de retrouver son enfant éloignée...Mais, je me rends compte au fond que l'absence des chrétiens indignes qui n'ont souffert que du traitement mérité par la loi, t'incline à une terrible expression de surprise et de douleur avec pour facteur aggravant d'avoir permis que Blandine soit séduite par la fascination de ces sorciers. Notre fille est malade et souffre de ta négligence. À quoi a bien pu servir un si long sacrifice pour notre aînée quand tu relègues notre plus petite aux superstitions et aux délires car je ne crois pas Blandine exemptée de la folie galiléenne. Encore que, si nous étions devant des personnes respectables...
Hélène ! — l'a interrompu son compagnon visiblement contrarié — fais attention à ce que tu dis ! Basil et sa fille étaient des amis qui nous étaient chers. S'ils avaient adopté le christianisme pour règle de foi, jamais ils n'y ont fait référence lors de nos conversations. Notre relation a toujours été des plus dignes.