– Aucune, mais c'était un homme marié. Condition
– A peu près.
Louis aimait faire comme si l'insolite allait toujours de soi. Simple question de conviction.
– L'amant devait donc détruire ces lettres à tout prix, Lisa s'en serait servi à coup sûr. À force de vider les tiroirs, il finit par tomber sur la boîte en nacre. Hors de danger mais déjà nostalgique, il lui dit quelque chose comme:
Silence.
Le flic regarda un instant la boîte en nacre et demanda à Didier d'aller chercher un reste de café froid à la cuisine.
– Cette version des faits vous conviendrait mieux, monsieur Stanick?
Pour l'inspecteur, ça ne faisait aucun doute. Ce meurtre-là était d'une autre tenue, il préférait de loin un crime passionnel chez les rupins qu'un petit casse de morveux.
– Je ne sais pas, répondit Louis. J'aurais tellement aimé que le mystère de sa mort me donne enfin le secret de sa naissance.
– Qu'est-ce que vous voulez dire?
Didier réapparut, un fond de gobelet en main. Louis tira une cigarette de son paquet, l'inspecteur lui en demanda une, le temps d'installer un jeu de regards.
– Vous ne saviez pas que Lisa était une enfant trouvée?
Sans même qu'on le lui demande, Didier sortit son calepin et relut les notes communiquées par le Fichier central.
– C'est vrai. Lisa Colette, trouvée devant un hôpital à Caen, en 1957, elle avait deux ans.
– La D.D.A.S.S. jusqu'à ses seize ans, dit Louis. À l'époque le bruit courait qu'elle avait un frère, mais on ne l'a jamais retrouvé.
– Vous avez l'air bien plus au courant que tout le monde.
– Pourtant, elle se livrait si peu. Et son secret me rendait encore plus fou d'elle…
De plus en plus impatient, le flic lui demanda de poursuivre.
– Imaginez que son frère ait voulu reprendre contact avec Lisa.
– Pour de l'argent?
– Il se serait manifesté bien avant.
– Raisons sentimentales?
– … Quarante ans plus tard?
– Alors quoi?
– Il n'y a qu'une seule raison: il a besoin d'une greffe de moelle osseuse.
– Pardon?
– Cherchez-en une autre, vous verrez que c'est la seule qui fonctionne. Et seule sa sœur peut lui venir en aide.
– …?
– Mais une opération chirurgicale de cette importance ne passe pas inaperçue et Lisa ne veut plus de ce passé qui lui revient en pleine figure. Elle refuse tout net. Son frère s'accroche, il y va de sa vie. Ce matin, il tente sa dernière chance et vient la supplier. Elle refuse à nouveau de le sauver. Il se sait condamné, il mourra, mais une chose est sûre: cette garce ne lui survivra pas.
À la manière d'un alcoolique qui cherche à tout prix à ne jamais paraître ivre, le flic mettait un point d'honneur à cacher sa surprise devant les accents de sincérité de Louis. Didier, lui, restait les bras ballants et attendait les réactions de son aîné.
– Elle aurait condamné son propre frère?
– C'était le seul moyen de ne plus jamais le voir réapparaître.
– Vous nous décrivez un monstre.
L inspecteur commençait à regretter son enquête de routine. Surtout quand Louis ajouta:
– Tout bien réfléchi, j'ai autre chose à vous proposer.
Comme s'il s'y attendait, le flic leva les yeux au ciel et crispa le poing. Louis restait imperturbable. Sincère.
– Allez-y. Qu'on en finisse!
– À votre avis, inspecteur, qui peut avoir la peau d'un monstre?
– Un autre monstre, dit Louis.
Didier étouffa un soupir en le faisant passer pour un raclement de gorge.
– Vous vous souvenez de l'affaire André Carliers?
Aucune réaction de part et d'autre.
– Ce criminel de guerre traqué par toutes les polices, qui a disparu dans la région de Caen, en 1957? On n'a jamais retrouvé l'homme.
– Jamais entendu parler!
– Un jour, dans le sac de Lisa, je suis tombé par hasard sur une vieille coupure de presse qui relatait l'affaire. Ce n'était évidemment pas une coïncidence. Elle était la fille d'André Carliers.
L'inspecteur n'eut pas même le temps de manifester sa surprise.