Mathilde se mit à travailler avec plus d'acharnement encore. Pour oublier Victor ou pour le combler, elle-même n'aurait pas su le dire. Il en voulait toujours plus et lui demandait, parfois, de pimenter l'ordinaire.
Pimenter…? Qu'est-ce que tu veux dire?
– Du fantasme, du torride, nom de Dieu! Fais parler la chienne qui est en toi!
A quarante ans, Mathilde avait tout accepté. Le sacrifice de sa jeunesse et des enfants qu'elle n'aurait jamais. Et tout ça au nom de quoi?
De l’amour?
– Je suis désolé, ma grande. Je n'ai pas vendu mille exemplaires de
– Mais, Victor… J'ai fait tout ce que tu m'as demandé. J'ai rajouté tous ces chapitres dans l'Éros Center.
– Je sais que tu as fait des efforts mais le cul n'intéresse plus les lecteurs.
– C'est à cause de mon pseudonyme. Qui a envie de lire le dernier roman de Clarisse Grandville? Le prochain, je le signerai Patty Pendelton, ça fait longtemps qu'elle n'a rien publié.
Patty Pendelton.
– C'était il y a quinze ans, Mathilde. Aujourd'hui tu ne rembourserais même plus le prix du papier.
– Et Sarah Hood? Tous les fans attendent la suite des aventures de Janice!
– Qu'est-ce que tu vas nous pondre?
– Je reprendrai la série
Victor, assis derrière son bureau, laissa échapper un terrible ricanement et saisit un volume dans les rayonnages qui couvraient le mur.
– Toi? Du sexe? Tu veux que je te lise un passage au hasard de
Ça me fait de la peine de te dire ça, Mathilde, mais il va falloir que tu reprennes ton dernier manuscrit.
– … Qu'est-ce que tu dis?
– Je ne le publierai pas.
– …?
– Si je n'augmente pas un peu le chiffre d'affaires je serai obligé de vendre des parts de la boîte. Je me suis trop battu pour la partager avec des inconnus.
Livide, le souffle court, Mathilde se pencha sur le bureau pour saisir la main de Victor.
– Les Éditions du Phœnix, c'est nous deux… Depuis vingt ans… Nous l'avons créée ensemble, cette maison… Tu la diriges mais c'est moi qui t'ai fourni les premiers bouquins, sans à-valoir, sans contrat… Je n'en ai même pas aujourd'hui… Nous avons toujours travaillé dans la confiance… Nous avons toujours fait équipe, non?
Elle attendait qu'il lui renvoie un sourire. Il ne la regardait même plus dans les yeux. La gêne, sans doute. Ou le dégoût qu'elle lui inspirait.
– Reprends ton texte. Demain tu recevras ce que je te dois sur
Elle porta une main glacée à son front. Un geste à l
– Il faut que je laisse leur chance à d'autres auteurs, comme tu as eu la tienne. Ils ont une écriture plus contemporaine, plus en phase avec la demande du public. Tu as trop travaillé ces dernières années, ma grande. Prends des vacances. Essaie de faire autre chose pendant un moment.
Elle s'accrocha au dossier du fauteuil pour garder l'équilibre. Jamais elle n'avait ressemblé autant à ses héroïnes, aussi belles que vulnérables.
– … Je ne sais rien faire d'autre…
– Tu vas avoir du mal à placer tes textes, Mathilde. Je ne connais pas un éditeur sur la place qui serait preneur.
Elle aurait préféré qu'il la frappe jusqu'au sang.
– … Comment je vais vivre…?
– Travaille pour la presse du cœur, écris des bluettes pour la télé, c'est pas sorcier. Ou marie-toi. À ton âge c'est encore trouvable. Pourquoi ça concernerait toutes les autres sauf toi, l'amour?
Jérôme