Le boomerang était, avec son imper, le dernier vestige d'une vie antérieure qu'il pensait ne jamais regretter. Il se l'était fabriqué lui-même, en forme de point d'interrogation, et Tristan l'avait peint aux couleurs du drapeau américain. Un petit bijou capable de tenir en vol une trentaine de secondes. Juste assez pour s'imaginer qu'il ne rentrerait plus jamais au bercail.
Au moment d'armer son tir, il ressentit quelque chose de bizarre au fond du ventre.
Comme un acide qui lui rongeait l'estomac.
Un tison qui fourrageait dans ses tripes.
La brûlure était si forte que Jérôme regretta de n'avoir plus rien à vomir. Il avait créé
Pourtant, un doute horrible vint lui déchirer les entrailles:
…
Il s'assit un instant sous un abribus des Champs-Elysées. De autre côté de l'avenue, il pouvait apercevoir cette longue terrasse où des ombres entrechoquaient des coupes de Champagne. Tout près de lui, une femme ne cessait de fixer ses chaussures de tennis déchirées et son jean blanchi jusqu'à la trame. Jérôme regardait vers ces silhouettes en smoking, brillantes comme des lucioles.
Là-haut, les lumières s'éteignirent enfin. Il traversa l'avenue et se posta au bas de l'immeuble où les camions des traiteurs commençaient à remballer. Jérôme ramassa un carton d'invitation qui traînait dans un caniveau et s'adossa à la pierre blanche de la bouche du métro Georges-V.
LES PRODUCTIONS
BLUE-STAR PICTURES
VOUS INVITENT À FÊTER LA SORTIE DE
DEATHFIGHTER
DE NORMAN VAN VUYS
AVEC SYLVESTER STALLONE ET
ARNOLD SCHWARZENEGGER
Une poignée d'invités commençait à sortir. Yvon Sauvegrain en tête, vaguement éméché, la veste de smoking sur l'épaule. Quelqu'un proposa de continuer la fête ailleurs et Sauvegrain, ravi, grimpa à l'arrière d'une Mercedes ou s'entassait la petite bande de fêtards.
Tout à coup, on hurla son nom du côté de la bouche de métro. Sauvegrain reconnut Jérôme au premier coup d'oeil, laissa passer une seconde de surprise et rassura son entourage d'un geste de la main.
– Attendez-moi une minute.
Il sortit de la voiture et avança d'un pas rapide vers Jérôme en glissant la main vers son portefeuille.
– Prenez ça et disparaissez, j'ai horreur du ridicule.
Abasourdi, Jérôme se retrouva avec un billet de 560 francs en main.
–
– … Vous allez perdre le peu qui vous reste.
– Deux ans! Je vous l'ai envoyé il y a deux ans, et vous m'avez fait retravailler jusqu'à obtenir exactement le scénario du film que j'ai vu ce matin! Vous avez juste changé le titre!
– Dans ce métier, tout le monde se fait avoir au moins une fois. Prenez ça comme un baptême. Un baptême de luxe, soit. C'est un boulot où la naïveté confine à la bêtise, et on paye toujours pour sa bêtise. Quelle idée d'envoyer un scénario à un collègue quand on ne l'a même pas déposé à la Société des Auteurs… Moi, c'est la première chose que j'ai faite en recevant le vôtre.
La main de Jérôme plongea dans son imper et se crispa sur le boomerang…
Il ferma une seconde les yeux et vit la pale s'écraser au ralenti sur le visage de Sauvegrain. L'image était nette: les traits déformés sous le choc, un filet d'hémoglobine qui gicle d'une arcade, une lèvre qui éclate, le tout en couleur et format scope. Un tel geste aurait pu le délivrer de sa douleur, mais une seule chose l'empêcha de le faire. La chose, c'était Tristan.
– Je pensais que personne n'était capable de ça.
– Bienvenue au club.
Sauvegrain voulut rejoindre son groupe, Jérôme le retint par le bras.
– J'ai un frère qui ne va pas bien du tout, je suis à la rue et…
– Le ministre de la Culture a tenu personnellement à me féliciter pour avoir montré aux Américains que nous pouvions écrire comme eux. Il m'a même proposé de lui établir un rapport sur la crise du scénario en France. Ne me menacez surtout pas.
Jérôme tenta de le retenir encore mais cette fois, il reçut le revers de sa main en pleine figure.
– Les Américains commencent à parler de
Moi