– Oh ça? C'est prima, l'agence de casting qui a ses bureaux au bout. Je suis passé les voir tout à l'heure, j'étais intrigué tout comme vous. Ils recrutent pour un film américain qui se tourne en partie à Paris. Ils ont besoin de deux cents nains adultes, blonds de préférence, et bilingues.
– Ça raconte quoi?
– Ils n'ont pas su me le dire, pour l'instant ça s'appelle pandémonium. Il y a une scène prévue avec les nains et des dizaines de femmes gigantesques, façon opulence maternelle.
– Baroque…
– Côté symbolique, les ricains n'ont jamais eu peur d'y aller à la truelle, c'est une de leurs forces.
Silence.
S'il faut tenir encore deux heures avant de rencontrer le directeur de l'unité de production, il va falloir meubler.
– Vous ne trouvez pas que ce rendez-vous sent le piège à con?
– Laissez-moi deviner, Marco. Vous n'avez jamais travaillé pour la télévision, ni pour rien d'autre d'ailleurs, et vous ne comprenez pas pourquoi on vient de faire appel à vous pour cette mystérieuse série qui sera diffusée à l'automne.
– Si, j'ai déjà bossé pour cette chaîne. J'ai réécrit les dialogues français des
Il me demande si j'ai été payé. On m'a donné une misère pour les dessins animés et rien pour le reste.
– Eh bien, voilà pourquoi on vous a appelé. Ils savent que vous êtes prêt à accepter n'importe quoi pour une somme dérisoire.
Il a sans doute raison. Et je suis bien capable de me faire avoir une seconde fois. Peu importe. Oui, moi, Marco, je veux devenir scénariste, c'est ma seule ambition dans l'existence et ça doit se lire sur ma gueule. Je donnerai mon âme à qui m'entrouvrira la porte. Je veux bien avaler des couleuvres, écrire les pires choses, être payé avec un lance-pierres, ne pas être payé du tout, je m'en fous. Un jour, ce sont eux qui me mangeront dans la main mais ils ne le savent pas encore.
– Et vous, pourquoi vous restez, Louis?
Je sens qu'il hésite entre une banalité d'usage et une petite avalanche de sincérité.
– Parce que je suis ce qu'on appelle un has been. Postuler pour ce job, c'est ma manière à moi de faire la manche. Mon heure est passée depuis belle lurette, et aujourd'hui j'accepte n'importe quoi sans aucun ressentiment. Je suis comme un vieux cheval de labour qu'on garde en vie parce qu'il connaît bien la route et qu'il n'a plus gros appétit. Et de toute façon, je ne sais faire que ça.
– Quoi donc?
– Débiter de la péripétie au kilomètre.
Durietz, dans son abîme de sommeil, se retourne dans le canapé. Une nouvelle vague de nains blonds comme les blés passe dans le couloir, tous sérieux comme des papes, prêts à montrer le meilleur d'eux-mêmes. Stanick met deux francs dans la machine à café et m'en tend un. D'après lui, le local appartient à la chaîne qui partage les lieux avec Prima et un atelier de montage au dernier étage. Hier, au téléphone, le producteur m'a demandé si j'étais libre tout de suite. Je n'ai pas compris pourquoi on avait besoin de moi pour un cas d'urgence.
– Écoutez, Marco, n'essayons pas de nier l'évidence. Si une chaîne réunit dans une même pièce un jeune scénariste fringant prêt à travailler gratuitement, une pisse-copie du roman rose, un S.D.F. fatigué et un vieil has been dans mon genre, c'est qu'il y a forcément une couille quelque part.
En temps normal, je n'ai aucune sympathie pour les cyniques. Surtout s'ils prennent pour cible des naïfs dans mon genre. Mais sa manière bien à lui de faire glisser la conversation sur une patinoire de transparence a quelque chose de séduisant. Comme s'il voulait déjà installer une dynamique de travail et débarrasser d'emblée nos rapports à venir des oripeaux du mensonge. Et enterrer définitivement ceux de l'ego. Malgré tout, le naïf en moi a eu envie de faire entendre sa voix. Avec un petit accent de sincérité, j'ai osé dire qu'il m'était impossible de prendre ce job à la légère. Respecter l'histoire que l'on crée, c'est respecter ceux qui vont l’écouter et se respecter soi-même. Peu importe l'aléatoire morale de ceux qui la commanditent.