— T’as tort, affirme Lachaud, j’ai un dentiste remarquable. Il t’arrache pas les chailles, il te les cueille.
Une petite heure plus tard, nous arrivons devant Pinaud’s House. Alentour, le paysan du cru emmène sa femme dans les champs pour labourer. La nature résonne de mille bruits gaillards. C’est bon, le travail au soleil. Ça vivifie. Le nôtre, par exemple, est moins salubre. On carre la chignole devant le portail. On descend le matériel : outils et bâches…
La joue droite de Müller est enceinte de huit mois. Je désigne les points cruciaux à mes bons amis et je vais faire le pet au-dehors. Bien m’en prend. V’là un terreux qui annonce son grand pif, alerté par notre venue.
— Vous êtes dans le bâtiment ?… il demande.
C’est un vieux, avec une chouette moustache de phoque et des lunettes à reflets bleutés.
— Oui, on vient construire un glacis devant la maison…
— Ah ! De Paris ?
Ça l’épate, alors qu’il y a de la main-d’œuvre sur place.
— Je suis un cousin germain du nouveau propriétaire…
— Voilà, voilà…
Le père laconique se cure les molaires avec la pointe d’un couteau et crachote le résultat de ses fouilles…
— Beau temps, hein ?
— Ça, vous faites bien les choses dans le Vexin.
Il rigole. J’en profite pour placer mon questionnaire « mine de rien ». Dix ans d’expérience ! Médaille de bronze au concours Lépine.
— Gentille maisonnette, dites donc ! Mon cousin a de la chance !
— Pour ça !
— État neuf, c’est une riche affaire. Ils devaient être propres, les locataires d’avant ?
— Du temps de Mme Planqueblé, oui… Et puis elle est morte et…
— De quoi est-elle morte ? C’était pas contagieux, j’espère ?
— Oh ! que non…
Il se gratte le velours côtelé.
— Elle s’est fait écraser au passage à niveau par un train de marchandises. Elle était myope et un petit peu sourde… Et voilà…
— Elle avait une fille, m’a-t-on dit, et un mari tout neuf ?
— Oui. Ils sont restés quelque temps ici, et puis ils ont loué…
— Ah !
— Le fauteuil à roulettes, c’était pas commode ici, vous comprenez ?
J’offre une cigarette au vioque.
— Ils ont loué…
Voilà qui est nouveau. Me
Poilautruc n’a pas mentionné le détail. Peut-être l’ignorait-il tout bêtement, hein ?— À des gens qu’avaient pas bon genre, assure le vieux. Ça se faisait une foire les vèques-handes ici ! Ah ! mon pauvre…
— Avec mon cousin, vous serez peinard, c’est un père Mes-pantoufles !
— Tant mieux…
Je remets la conversation sur la route à grande circulation.
— Vous disiez qu’ils avaient mauvais genre ?
— Oui. Ils tenaient une boîte de nuit à Montmartre, un endroit honteux ousque les femmes se déshabillent devant tout le monde…
— Qui, « ils » ?
— Le ménage que je vous cause… Des gens qu’on savait même pas s’ils étaient mariés. Et des amis en veux-tu en voilà, toujours à brailler des cochoncetés.
— Ils s’appelaient comment, ces locataires ?
Il plisse ses yeux de batracien enrhumé.
— Vous me croirez si vous voudrez…
— Bien sûr ?
— Je l’ons jamais su.
Là-dessus, jugeant qu’il m’a accordé assez de salive, il touche le bord de sa casquette et s’évacue vers son usine à bouses.
Je file rejoindre les copains. Ils achèvent de dégager les deux corps et je les aide à les empaqueter dans des bâches. Nous avons une toile « lady » et une autre « gentleman ». On coltine ça dans la fourgonnette. Avant de déhotter, Lachaud fouille le sol en détail aux endroits où étaient ensevelis ces messieurs-dames. Il brise les mottes de terre une à une, comme on casse des noix véreuses. Il récupère çà et là des lambeaux d’étoffe qu’il serre dévotement dans des sachets de Cellophane. Je le laisse faire son turbin. Pendant qu’il s’escrime, Müller opère à l’intérieur du fourgon un premier examen des personnes en question, tandis qu’histoire de mettre ma main à la pâte je rebouche le trou exploré par Lachaud. Deux heures plus tard, c’est le retour sur Paris. Le mahomet en jette de plus en plus et l’intérieur de la camionnette fouette méchant.
— Alors, messieurs ? fais-je en allumant une cousue.
Müller qui, à la base, détient un accent alsacien épais comme un ciment prompt, a de la peine à jacter
— La femme était jeune, dit-il. Ses mensurations, je vous les communiquerai postérieurement. Denture impec…
Là, sa voix se brise comme une tarte feuilletée sous le derche de Berthe Bérurier. Il caresse d’un doigt prudent la patate luisante qu’est sa joue droite et poursuit :
— Les os sont rongés par la chaux vive, ils n’ont toutefois pas été réduits en poudre parce que la chaux, au contact du sol humide, a perdu beaucoup de ses propriétés corrosives. Vous savez que l’oxyde basique du calcium…
Je le stoppe.
— Non, Müller, je ne le sais pas, et je m’en tamponne le bulbe. Après ?
— Ceci pour la dame. Naturellement, nous serons à même de vous en raconter plus long par la suite. Maintenant, l’homme. À mon avis, un individu d’une quarantaine d’années, assez grand. Hélas ! il jouissait également d’une parfaite denture, ce qui va vous donner du fil à retordre pour l’identification.