Читаем San-Antonio met le paquet полностью

— Enterrer deux corps ? Voyons, M’man ; lorsqu’on veut se débarrasser d’un cadavre, on ne va pas creuser une fosse dans le jardin d’une maison inconnue !

Elle n’est pas obstinée, Félicie.

— Tu as raison !

— Bon. Nous avons identifié le corps de l’homme. C’est celui d’un malfrat allemand qui a été en rapport avec un des locataires. C’est signé, non ?

— Voilà une forte présomption, admet ma brave mère. Tu es certain de l’identité de la victime ?

— Presque. Tout correspond : la date de sa disparition, le signalement, tout !

— Le signalement ! Quelle ressemblance peut-on établir entre de pauvres os et un homme vivant !

— C’est le boulot des spécialistes. Et puis on a trouvé sur les restes des signes particuliers correspondant à ceux du disparu. Non, je te le répète, ça s’emboîte comme dans un puzzle, quoi !

— Alors, en ce cas…

Elle ne sait que dire, la pauvre chérie. Ces affaires de police l’épouvantent toujours. Bien qu’elle ait un fils dans le bisness un meurtre a gardé pour elle toute sa poésie funèbre, comme dans Détective.

— Le locataire en question, poursuis-je, en veine de jactance, est un ancien truand, alors tu juges ? Un type coupable de hold-up et qui maintenant tient une boîte de nuit. Il admet avoir connu Keller, le mort !

Félicie hoche la tête. Dehors, le jour commence à poindre. Dans la basse-cour du voisin, un coq qui s’en ressent tire ses dames des plumes en leur annonçant à pleine gorge l’arrivée de la machine à dorer les nombrils.

J’aime bien entendre arriver le jour. C’est l’instant émouvant où l’on ne ressent pas le mal de vivre.

— Si le tenancier dont tu parles admet avoir connu cet Allemand, c’est qu’il ne l’a pas tué ! déclare brusquement Félicie.

— Penses-tu, ça ne prouve rien. Il a pensé que l’enquête démontrerait que Keller lui a rendu visite et il préfère lâcher un peu de lest pour ménager le futur.

— Grand Dieu, soupire Félicie, comment peux-tu t’y reconnaître dans toutes ces pauvretés ?

Je me tâte le pouls, en loucedé. M’est avis qu’il joue Cavalleria rusticana ; je ne vais tout de même pas tomber pâle en ce moment, non ! Remarquez que lorsqu’on est malade, c’est jamais au bon moment. Ceci pour la raison simpliste qu’il n’existe pas d’instant judicieux pour tomber en panne.

— Je vais te dire quelque chose, M’man… Quelque chose que je croyais trop imprécis pour pouvoir être formulé. Si je n’ai pas arrêté cet Ange Ravioli, c’est un peu à cause de l’ancienne propriétaire de la maison et de son beau-père.

— Ah ?

— La gosse en question, une ravissante poupée de vingt et quelques carats, est paralysée des jambes. Elle vit dans un fauteuil à roulettes…

— La pauvrette ! soupire Félicie.

— Seulement, lorsque je suis allé chez elle, j’ai aperçu sous un meuble une paire de chaussures de femme à hauts talons.

M’man se pince le nez.

— Tu ne trouves pas ça bizarroïde ? insisté-je.

— Pas tellement, Antoine. Elle peut avoir envie de chaussures de ville, cette petite ; psychologiquement, c’est presque normal. Elle joue à faire comme les autres, c’est une distraction, une illusion… tu comprends ?

Je gamberge à haute voix.

— Quand on a sonné, un bon moment s’est écoulé, avant qu’on nous ouvre. On nous a regardés par un judas… Nous sommes entrés dans une salle à manger et c’était sous la desserte que se trouvaient les chaussures, comme si la fille les avait quittées précipitamment pour s’installer dans son fauteuil… Tout était en ordre, propre, net. M’man, tu n’as jamais laissé traîner de pompes dans la salle à manger !

L’argument est de poids pour cette machine à ranger qu’est ma brave femme de mère.

— D’après toi, elle jouerait les paralysées ?

— Exactement.

— Depuis si longtemps ?

— Savoir…

Félicie, c’est le visage de ma conscience. On peut tout lui dire, comme à une conscience. Elle est une sorte de miroir mental qui réfléchit vos pensées et vous dévoile leur aspect biscornu.

— Antoine, mon grand, j’ai l’impression que tu as une arrière-pensée et que…

— Dix sur dix, M’man ! J’en ai une, en effet, et de taille…

Sapristi, c’est vrai que je suis malade pour de bon ! Si je ne cogne pas le quarante, comme l’Académie française, je veux bien être pendu.

— Sais-tu l’idée extravagante qui m’est venue, M’man ? Le sieur Aquoix épouse la dame Planqueblé qui a une fille infirme. Quelques mois plus tard, la dame meurt. Aquoix se dit que s’il joue les veufs inconsolables et les beaux-papas gâteaux, il pourra secouer les biens de la petite. Quelque temps s’écoule. Il décide alors de déménager et de louer la maison. Mais il a une petite amie. Ensemble ils liquident l’infirme et l’enterrent dans le jardinet avec de la chaux vive, pensant que le corps se diluera dans la terre nourricière. La maîtresse d’Aquoix prend la place de la môme Planqueblé. Elle signe les papiers qu’il faut en son lieu et place. Ils attendent quelques années pour que les traces du cadavre inhumé aient disparu, puis ils vendent la maison.

Je fais la grimace en avalant, car v’là mon mal de gorge qui remet la gomme.

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