Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

De plus, et quels que soient les dangers auxquels il a choisi de faire face, un aventurier (c’est ce que je suis devenu) éprouve souvent une espèce d’incapacité à s’engager à fond dans la haine. Je généralise peut-être ce cas tout personnel d’impuissance : de tous les hommes que je connais, je suis le moins fait pour chercher des excitants idéologiques aux sentiments de rancune ou d’amour que peuvent m’inspirer mes semblables ; et je n’ai consenti à courir de risques que pour des causes auxquelles je n’ai pas cru. J’avais pour les Bolcheviks une hostilité de caste, qui allait de soi à une époque où les cartes n’avaient pas été brouillées aussi souvent qu’aujourd’hui, ni par des trucs aussi habiles. Mais le malheur des Russes blancs n’éveillait en moi que la sollicitude la plus maigre, et le sort de l’Europe ne m’a jamais empêché de dormir. Pris dans l’engrenage balte, je me contentais d’y jouer le plus souvent le rôle de la roue de métal, et le moins possible celui du doigt écrasé. Que restait-il d’autre à un garçon dont le père s’était fait tuer devant Verdun, en ne lui laissant pour tout héritage qu’une croix de fer, un titre bon tout au plus à se faire épouser d’une Américaine, des dettes, et une mère à demi folle dont la vie se passait à lire les Évangiles bouddhiques et les poèmes de Rabindranath Tagore ? Conrad était au moins dans cette existence sans cesse déviée un point fixe, un nœud, un cœur. Il était Balte avec du sang russe ; j’étais Prussien avec du sang balte et français ; nous chevauchions deux nationalités voisines. J’avais reconnu en lui cette faculté, à la fois cultivée et comprimée chez moi, de ne tenir à rien, et tout ensemble de goûter et de mépriser tout. Mais trêve aux explications psychologiques de ce qui n’est qu’entente spontanée des esprits, des caractères, des corps, y compris ce morceau de chair inexpliqué qu’il faut bien appeler le cœur, et qui battait chez nous avec un synchronisme admirable, bien qu’un peu plus faiblement dans sa poitrine que dans la mienne. Son père, qui avait des sympathies allemandes, avait crevé du typhus dans un camp de concentration des environs de Dresde, où quelques milliers de prisonniers russes pourrissaient dans la mélancolie et la vermine. Le mien, fier de notre nom et de nos origines françaises, s’était fait ouvrir le crâne dans une tranchée de l’Argonne par un soldat noir au service de la France. Tant de malentendus devaient dans l’avenir me dégoûter à jamais de toute conviction autre que personnelle. En 1915, heureusement, la guerre et même le deuil ne se présentaient pour nous que sous leur aspect de grandes vacances. Nous échappions aux devoirs, aux examens, à tout le tintouin de l’adolescence. Kratovicé était situé sur la frontière, dans une espèce de cul-de-sac où les sympathies et les relations de famille oblitéraient parfois les passeports, à cette époque où se relâchaient déjà les disciplines de guerre. À cause de son veuvage prussien, ma mère, bien que balte et cousine des comtes de Reval, n’eût pas été réadmise par les autorités russes, mais on ferma longtemps les yeux sur la présence d’un enfant de seize ans. Ma jeunesse me servait de laissez-passer pour vivre avec Conrad au fond de cette propriété perdue où l’on m’avait confié aux bons soins de sa tante, vieille fille à peu près idiote qui représentait le côté russe de la famille, et à ceux du jardinier Michel, qui avait des instincts d’excellent chien de garde. Je me souviens de bains dans l’eau douce des lacs, ou dans l’eau saumâtre des estuaires à l’aurore, de nos empreintes de pieds identiques sur le sable, et bientôt détruites par la succion profonde de la mer ; de siestes dans le foin où nous discutions des problèmes du temps en mâchonnant indifféremment du tabac ou des brins d’herbe, sûrs de faire beaucoup mieux que nos aînés, et ne nous doutant pas que nous n’étions réservés que pour des catastrophes et des folies différentes. Je revois des parties de patinage, des après-midi d’hiver passés à ce curieux jeu de l’Ange, où l’on se jette dans la neige en agitant les bras, de façon à laisser sur le sol des traces d’ailes ; et de bonnes nuits de lourd sommeil dans la chambre d’honneur des fermes lettones, sous le meilleur édredon de duvet des paysannes qu’avaient tout à la fois attendries et effrayées, par ces temps de restrictions alimentaires, nos appétits de seize ans.

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