Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

Les filles mêmes ne manquaient pas à cet Eden septentrional isolé en pleine guerre : Conrad se serait volontiers accroché à leurs jupons bariolés, si je n’avais traité ces engouements par le mépris ; et il était de ces gens scrupuleux et délicats que le mépris atteint au cœur, et qui doutent de leurs prédilections les plus chères, dès qu’ils les voient tourner en ridicule par une maîtresse ou un ami. Au moral, la différence entre Conrad et moi était absolue et subtile, comme celle du marbre et de l’albâtre. La mollesse de Conrad n’était pas qu’une question d’âge : il avait une de ces natures qui prennent et gardent tous les plis avec la souplesse caressante d’un beau velours. On l’imaginait très bien, à trente ans, petit hobereau abruti, courant les filles ou les garçons de ferme ; ou jeune officier de la Garde, élégant, timide et bon cavalier ; ou fonctionnaire docile sous le régime russe ; ou encore, l’après-guerre aidant, poète à la remorque de T. S. Eliot ou de Jean Cocteau dans les bars de Berlin. Les différences entre nous n’étaient d’ailleurs qu’au moral : au physique, nous étions pareils, élancés, durs, souples, avec le même ton de hâle et la même nuance d’yeux. Les cheveux de Conrad étaient d’un blond plus pâle, mais c’est sans importance. Dans les campagnes, les gens nous prenaient pour deux frères, ce qui arrangeait tout en présence de ceux qui n’ont pas le sens des amitiés ardentes ; quand nous protestions, mus par une passion de la vérité littérale, on consentait tout au plus à desserrer d’un cran cette parenté si vraisemblable, et on nous étiquetait cousins germains. S’il m’arrive de perdre une nuit qui aurait pu être consacrée au sommeil, au plaisir, ou tout simplement à la solitude, à causer sur la terrasse d’un café avec des intellectuels atteints de désespoir, je les étonne toujours en leur affirmant que j’ai connu le bonheur, le vrai, l’authentique, la pièce d’or inaltérable qu’on peut échanger contre une poignée de gros sous ou contre une liasse de marks d’après-guerre, mais qui n’en demeure pas moins semblable à elle-même, et qu’aucune dévaluation n’atteint. Le souvenir d’un tel état de choses guérit de la philosophie allemande ; il aide à simplifier la vie, et aussi son contraire. Et si ce bonheur émanait de Conrad, ou seulement de ma jeunesse, c’est ce qui importe peu, puisque ma jeunesse et Conrad sont morts ensemble. La dureté des temps et le tic affreux qui démontait le visage de la tante Prascovie n’empêchaient donc pas que Kratovicé ne fût une espèce de grand paradis calme, sans interdiction et sans serpent. Quant à la jeune fille, elle était mal coiffée, négligeable, se gorgeait de livres que lui prêtait un petit étudiant juif de Riga, et méprisait les garçons.

L’époque vint pourtant où je dus me faufiler à travers la frontière pour aller faire en Allemagne ma préparation militaire, sous peine de manquer à ce qu’il y avait tout de même de plus propre en moi. Je fis mon entraînement sous l’œil de sergents affaiblis par la faim et les maux de ventre, qui ne songeaient qu’à collectionner des cartes de pain, entouré de camarades dont quelques-uns étaient agréables, et qui préludaient déjà au grand chahut d’après-guerre. Deux mois de plus, et j’eusse été remplir une brèche ouverte dans nos rangs par l’artillerie alliée, et je serais peut-être à l’heure qu’il est paisiblement amalgamé à la terre française, aux vins de France, aux mûres que vont cueillir les enfants français. Mais j’arrivais juste à temps pour assister à la défaite totale de nos armées, et à la victoire ratée de ceux d’en face. Les beaux temps de l’armistice, de la révolution et de l’inflation commençaient. J’étais ruiné, bien entendu, et je partageais avec soixante millions d’hommes un manque complet d’avenir. C’était le bon âge pour mordre à l’hameçon sentimental d’une doctrine de droite ou de gauche, mais je n’ai jamais pu gober cette vermine de mots. Je vous ai dit que seuls les déterminants humains agissent sur moi, dans la plus entière absence de prétextes : mes décisions ont toujours été tel visage, tel corps. La chaudière russe en voie d’éclatement répandait sur l’Europe une fumée d’idées qui passaient pour neuves ; Kratovicé abritait un état-major de l’armée rouge ; les communications entre l’Allemagne et les pays baltes devenaient précaires, et Conrad d’ailleurs appartenait au type qui n’écrit pas. Je me croyais adulte : c’était ma seule illusion de jeune homme, et en tout cas, comparé aux adolescents et à la vieille folle de Kratovicé, il va de soi que je représentais l’expérience et l’âge mûr. Je m’éveillais à un sens tout familial des responsabilités, au point d’étendre même ce souci de protection à la jeune fille et à la tante.

Перейти на страницу:

Похожие книги