Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

Pendant ce temps, la tante Prascovie, accoudée à la rampe du premier étage, et se barbouillant doucement la figure de larmes, remerciait tous les saints orthodoxes d’avoir exaucé pour nous ses prières, et roucoulait comme une vieille tourterelle malade. Sa chambre, puant la cire et la mort, regorgeait d’icônes noircies par la fumée des cierges, et il y en avait une, très ancienne, dont les paupières d’argent avaient contenu deux émeraudes. Pendant la brève occupation bolchevique, un soldat avait fait sauter les pierres précieuses, et la tante Prascovie priait maintenant devant cette protectrice aveugle. Au bout d’un instant, Michel remontait du sous-sol avec un plat de poisson fumé. Conrad appela vainement sa sœur, et Franz von Aland nous assura en haussant les épaules qu’elle ne reparaîtrait pas de la soirée. Nous dînâmes sans elle.

Je la revis dès le lendemain chez son frère ; chaque fois, elle trouva moyen de s’éclipser avec une souplesse de jeune chatte redevenue sauvage. Pourtant, dans le premier émoi du retour, elle m’avait embrassé à pleines lèvres, et je ne pouvais m’empêcher de songer avec une certaine mélancolie que c’était là mon premier baiser de jeune fille, et que mon père ne m’avait pas donné de sœur. Dans la mesure du possible, il est bien entendu que j’adoptai Sophie. La vie de château suivait son cours dans les intervalles de la guerre, réduite pour tout personnel à une vieille bonne et au jardinier Michel, encombrée par la présence de quelques officiers russes évadés de Kronstadt, comme par les invités d’une ennuyeuse partie de chasse qui n’en finirait pas. Deux ou trois fois, réveillés par des coups de feu lointains, nous avons trompé la longueur de ces nuits interminables en jouant tous trois aux cartes avec un mort, et sur ce mort hypothétique du bridge, nous pouvions presque toujours mettre un nom, un prénom, celui d’un de nos hommes fraîchement tué par une balle ennemie. La maussaderie de Sophie fondait par places, sans rien lui ôter de sa grâce hagarde et farouche, comme ces pays qui gardent une âpreté hivernale même au retour du printemps. L’éclairage prudent et concentré d’une lampe transformait en rayonnement la pâleur de son visage et de ses mains. Sophie avait tout juste mon âge, ce qui aurait dû m’avertir, mais en dépit de la plénitude de son corps, j’étais surtout frappé par son aspect d’adolescence blessée. Il était évident que seules deux années de guerre n’avaient pas suffi pour modifier chaque trait de cette figure dans le sens de l’entêtement et du tragique. Et certes, à l’âge des bals blancs, elle avait dû subir les dangers de coups de feu, l’horreur des récits de viols et de supplices, la faim parfois, l’angoisse toujours, l’assassinat de ses cousins de Riga collés au mur de leur maison par une escouade rouge, et l’effort qu’elle avait fourni pour s’accoutumer à des spectacles si différents de ses rêves de jeune fille avait pu suffire à lui élargir douloureusement les yeux. Mais, ou je me trompe fort, ou Sophie n’était pas tendre : elle n’était qu’infiniment généreuse de cœur ; on confond souvent les symptômes de ces deux maladies voisines. Je sentais qu’il s’était passé pour elle quelque chose de plus essentiel que le bouleversement de son pays et du monde, et je commençais enfin à comprendre ce qu’avaient dû être ces mois de promiscuité avec des hommes mis hors d’eux-mêmes par l’alcool et la surexcitation continuelle du danger. Des brutes, qui deux ans plus tôt n’auraient été pour elle que des valseurs, lui avaient trop vite enseigné la réalité cachée sous les propos d’amour. Que de coups frappés la nuit à la porte de sa chambre de jeune fille, que de bras serrant la taille, et dont il avait fallu se dégager violemment, au risque de froisser la pauvre robe déjà élimée, et les jeunes seins... J’avais devant moi une enfant outragée par le soupçon même du désir ; et toute la part de moi-même par laquelle je me différencie le plus des banals coureurs d’aventures, pour qui toutes les aubaines féminines sont bonnes, ne pouvait qu’approuver trop pleinement le désespoir de Sonia. Enfin, un matin, dans le parc où Michel dépiquait des pommes de terre, j’appris le secret connu de tous, que nos camarades pourtant ont eu l’élégance de taire jusqu’au bout, de sorte que Conrad ne l’a jamais su. Sophie avait été violée par un sergent lithuanien, blessé depuis, et évacué sur l’arrière. L’homme était ivre, et il était venu le lendemain s’agenouiller dans la grande salle devant trente personnes et pleurnicher en demandant pardon ; et cette scène avait dû être pour l’enfant plus écœurante encore que le mauvais quart d’heure de la veille. Pendant des semaines, l’adolescente avait vécu avec ce souvenir, et la phobie d’une grossesse possible. Si grande qu’ait pu être par la suite mon intimité avec Sophie, je n’ai jamais eu le courage de faire allusion à ce malheur : c’était entre nous un sujet toujours écarté et toujours présent.

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