La présence de nos troupes au château m’inquiétait presque autant que le voisinage des Rouges, et devait fatalement drainer les dernières ressources de mon ami. Je commençais à connaître les dessous de la guerre civile dans une armée en dissolution : les malins se constitueraient évidemment des quartiers d’hiver dans des localités qui offraient l’appât d’une provision de vins et de filles à peu près intacte. Ce n’était ni la guerre, ni la révolution, mais ses sauveurs qui ruinaient le pays. De ceci, je me souciais peu, mais Kratovicé m’importait. Je fis valoir que mes connaissances de la topographie et des ressources du district pouvaient être mises à profit. Après des tergiversations sans fin, on finit par s’apercevoir de ce qui crevait les yeux, et je dus à la complicité des uns, à l’intelligence des autres, l’ordre d’aller réorganiser les brigades de volontaires dans la section Sud-Est du pays. Piteux mandat, dont nous prîmes possession, Conrad et moi, dans un état plus piteux encore, crottés jusqu’aux os, et méconnaissables au point de faire donner de la voix aux chiens de Kratovicé, où nous n’arrivâmes qu’à la fin de la plus épaisse des nuits noires. Pour prouver sans doute mes connaissances en topographie, nous avions pataugé jusqu’à l’aube dans les marécages, à deux pas des avant-postes rouges. Nos frères d’armes se levaient de table – ils y étaient encore – et nous firent généreusement endosser deux robes de chambre qui avaient appartenu à Conrad dans des temps meilleurs, et que nous retrouvions agrémentées de taches et de trous brûlés par la braise des cigares. Tant d’émotions avaient aggravé le tic de la tante Prascovie : ses grimaces auraient mis en désordre une armée ennemie. Quant à Sophie, elle avait perdu la bouffissure de l’adolescence ; elle était belle ; la mode des cheveux courts lui seyait. Sa figure maussade était marquée d’un pli amer au coin des lèvres ; elle ne lisait plus, mais ses soirées se passaient à tisonner rageusement le feu du salon, avec les soupirs d’ennui d’une héroïne ibsénienne dégoûtée de tout.
Mais j’anticipe, et mieux vaudrait décrire exactement cette minute du retour, cette porte ouverte par Michel affublé d’une livrée par-dessus son pantalon de soldat, cette lanterne d’écurie soulevée à bout de bras dans ce vestibule où l’on n’allumait plus les lustres. Les parois de marbre blanc avaient toujours cet aspect glacial qui faisait penser à une décoration murale Louis XV taillée à même la neige dans un logis esquimau. Comment oublier l’expression de douceur attendrie et de dégoût profond sur le visage de Conrad à son retour dans cette maison juste assez intacte pour que chaque petite détérioration lui fît l’effet d’un outrage, depuis la grande étoile irrégulière d’un coup de feu sur le miroir de l’escalier d’honneur jusqu’aux marques de doigts à la poignée des portes ? Les deux femmes vivaient à peu près claquemurées dans un boudoir au premier étage ; le bruit clair de la voix de Conrad les décida à s’aventurer sur le seuil ; je vis apparaître au haut des marches une tête ébouriffée et blonde. Sophie se coula le long de la rampe d’une seule glissade, suivie du chien qui lui jappait aux talons. Elle se jeta au cou de son frère, puis au mien, avec des rires et des bonds de joie :
— C’est toi ? C’est vous ?
— Présent, dit Conrad. Mais non, c’est le prince de Trébizonde !
Et il s’empara de sa sœur pour lui faire faire un tour de valse dans le vestibule. Lâchée presque aussitôt par son danseur, qui se précipitait les mains tendues vers un camarade, elle s’arrêta devant moi, rouge comme à la fin d’un bal :
— Éric ! Comme vous avez changé !
— N’est-ce pas ? fis-je. Mé-con-nais-sa-ble.
— Non, dit-elle en secouant la tête.
— À la santé du frère prodigue ! s’écriait le petit Franz von Aland debout sur le seuil de la salle à manger, tenant en main un verre d’eau-de-vie avec lequel il se mit à poursuivre la jeune fille. Voyons, Sophie, rien qu’une larme !
— Vous vous payez ma tête, vous ? dit l’adolescente avec une grimace moqueuse, et, fonçant brusquement sous le bras tendu du jeune officier, elle disparut dans l’entrebâillement de la porte vitrée qui menait à l’office, et cria :
— Je vais vous faire donner à manger !