Читаем Alexis ou le Traité du Vain Combat - Le Coup de Grâce полностью

En dépit de ses préférences pacifistes, ma mère approuva mon engagement dans le corps de volontaires du général baron von Wirtz qui participait à la lutte antibolchevique en Estonie et en Courlande. La pauvre femme avait dans ce pays des propriétés menacées par les contrecoups de la révolution bolchevique, et leurs revenus de plus en plus incertains étaient sa seule garantie contre le sort de repasseuse ou de femme de chambre d’hôtel. Ceci dit, il n’en est pas moins vrai que le communisme à l’Est et l’inflation en Allemagne venaient à point pour lui permettre de dissimuler à ses amies que nous étions ruinés bien avant que le Kaiser, la Russie, ou la France entraînassent l’Europe dans la guerre. Mieux valait passer pour la victime d’une catastrophe que pour la veuve d’un homme qui s’était laissé gruger à Paris chez les filles, et à Monte-Carlo chez les croupiers.

J’avais des amis en Courlande ; je connaissais le pays, je parlais la langue, et même quelques dialectes locaux. Malgré tous mes efforts pour atteindre au plus vite Kratovicé, je mis cependant trois mois à franchir les quelque cent kilomètres qui le séparaient de Riga. Trois mois d’été humide et ouaté de brouillard, bourdonnant des offres de marchands juifs venus de New York pour acheter dans de bonnes conditions leurs bijoux aux émigrés russes. Trois mois de discipline encore stricte, de potins d’état-major, d’opérations militaires sans suite, de fumée de tabac, et d’inquiétude sourde ou lancinante comme une rage de dents. Au début de la dixième semaine, pâle et ravi comme Oreste dès le premier vers d’une tragédie de Racine, je vis reparaître un Conrad bien pris dans un uniforme qui avait dû coûter l’un des derniers diamants de la tante, et marqué à la lèvre d’une petite cicatrice qui lui donnait l’air de mâchonner distraitement des violettes. Il avait gardé une innocence d’enfant, une douceur de jeune fille, et cette bravoure de somnambule qu’il mettait autrefois à grimper sur le dos d’un taureau ou d’une vague ; et ses soirées se passaient à commettre de mauvais vers dans le goût de Rilke. Du premier coup d’œil, je reconnus que sa vie s’était arrêtée en mon absence ; il me fut plus dur d’avoir à admettre, en dépit des apparences, qu’il en allait de même pour moi. Loin de Conrad, j’avais vécu comme on voyage. Tout en lui m’inspirait une confiance absolue dont il ne m’a jamais été possible par la suite de créditer quelqu’un d’autre. À son côté, l’esprit et le corps ne pouvaient être qu’en repos, rassurés par tant de simplicité et de franchise, et libres par là même de vaquer au reste avec le maximum d’efficacité. C’était l’idéal compagnon de guerre, comme ç’avait été l’idéal compagnon d’enfance. L’amitié est avant tout certitude, c’est ce qui la distingue de l’amour. Elle est aussi respect, et acceptation totale d’un autre être. Que mon ami m’ait remboursé jusqu’au dernier sou les sommes d’estime et de confiance que j’avais inscrites sous son nom, c’est ce qu’il m’a prouvé par sa mort. Les dons variés de Conrad lui eussent permis mieux qu’à moi de se tirer d’affaire dans des paysages moins désolés que la révolution ou la guerre ; ses vers auraient plu ; sa beauté aussi ; il aurait pu triompher à Paris chez des femmes qui protègent les arts, ou s’égarer à Berlin dans les milieux qui y participent. Dans cet imbroglio balte, où toutes les chances étaient du côté sinistre, je ne m’étais somme toute engagé que pour lui ; il fut bientôt clair qu’il ne s’y attardait que pour moi. J’appris par lui que Kratovicé avait subi une occupation rouge de courte durée, et singulièrement inoffensive, grâce peut-être à la présence du petit Juif Grigori Loew, maintenant travesti en lieutenant de l’armée bolchevique, et qui jadis, commis dans une librairie de Riga, conseillait obséquieusement Sophie dans ses lectures. Depuis lors, le château repris par nos troupes restait situé en pleine zone des combats, exposé aux surprises et aux attaques à la mitrailleuse. Pendant la dernière alerte, les femmes s’étaient réfugiées à la cave d’où Sonia – on avait le mauvais goût de l’appeler ainsi – avait insisté pour sortir, avec le courage de la folie, afin d’aller promener son chien.

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