— Oh non ! s'était écrié Ducroux. Cela ne peut pas être possible...
Il n'avait pas précisé s'il faisait allusion à la splendeur du diamant ou à la déception que lui causait sa jeune et ravissante cliente. Mais comment celle-ci aurait-elle pu nier une telle évidence ? D'autant moins que l'infernale comtesse s'était bien gardée de se montrer... Et maintenant, qu'allait-il advenir d'elle ?
Un réconfort lui venait peu à peu, cependant, en pensant à Jolival. Très certainement, en rentrant à l'hôtel, il apprendrait cette tragédie et se précipiterait chez le gouverneur pour mettre fin à un affreux malentendu, qui risquait de tourner à l'erreur judiciaire ! Mais parviendrait-il à voir assez rapidement Richelieu pour tirer Marianne, dans l'heure immédiate, de sa position critique ? C'était possible, après tout ! C'était même certain si le gouverneur était le grand seigneur que son rang exigeait. Il ne tolérerait pas que le nom d'un ancien ami se trouvât mêlé à un scandale aussi affreux...
Avant peu, très certainement, on viendrait chercher Marianne, on l'interrogerait dans une langue qu'elle pourrait comprendre. Alors, elle saurait bien se faire entendre, elle obtiendrait qu'on la confrontât avec cette affreuse femme et alors tout rentrerait dans l'ordre. On lui ferait même des excuses, car c'était elle, après tout, qui était la plaignante, elle à qui l'on avait volé cinq mille roubles avec une effronterie sans précédent. On verrait bien si la voix de la vérité ne sonnait pas plus haut et plus clair que celle du mensonge. Avec quelle joie, alors, elle enverrait cette vieille sorcière la remplacer dans ce cachot...
Elle en était là de ses cogitations intimes qui marquaient un net retour à l'optimisme, quand la vieille prison, tellement silencieuse l'instant précédent qu'elle en était oppressante, s'emplit de bruits. Il y eut celui des lourdes bottes, le fracas des armes traînées et des éclats de voix qui se joignaient au tumulte d'une lutte. Mais, dans ces voix qui se mêlaient, Marianne reconnut avec épouvante celle de Jolival qui protestait avec fureur :
— Vous n'avez pas le droit ! hurlait-il. Je suis français, vous entendez ? Je vous dis que je suis français et que vous n'avez pas le droit de me toucher. Je veux voir le gouverneur... Je veux voir le duc de Richelieu. Richelieu !... Mais écoutez-moi donc, bon sang !... Tas de brutes !
Le dernier mot s'acheva dans un gémissement de douleur qui apprit à la jeune femme révoltée qu'on avait dû frapper le prisonnier pour le faire taire.
Très certainement, le malheureux vicomte avait été pris dès son retour à l'hôtel et peut-être n'avait-on même pas daigné lui donner la moindre explication. Il ne devait rien comprendre à ce qui lui arrivait...
D'un élan, elle se jeta contre la porte, collant sa bouche aux grilles du guichet, et elle se mit à crier :
— Arcadius ! Je suis là... Je suis tout près de vous !... Moi aussi on m'a arrêtée... C'est cette femme horrible... cette Mme de Gachet ! Arcadius...
Mais elle n'entendit pas d'autre réponse qu'un nouveau cri de douleur plus éloigné précédant le fracas d'une porte ouverte et refermée dans un grand claquement de verrous. Alors, une rage folle s'empara d'elle. Des poings et des pieds, elle martela le chêne épais de la porte, hurlant des imprécations et des injures en différentes langues dans l'espoir insensé que l'une des brutes obtuses qui les avait arrêtés parviendrait à en saisir quelques bribes, et exigeant avec fureur que l'on allât sur l'heure lui chercher le duc de Richelieu.
Le résultat de ce vacarme ne se lit pas attendre. La porte de sa prison fut ouverte si brusquement que, déséquilibrée, elle faillit choir dans le couloir. Mais elle fut retenue par la poigne d'une espèce de géant chauve dont tout le système pileux semblait concentré dans une énorme moustache fauve, dont les pointes retombaient de chaque côté de sa bouche. D'une bourrade brutale, le nouveau venu renvoya la jeune femme sur son tas de paille en criant des mots dont elle ne comprit rien, mais qui devaient constituer une invitation brutale à faire moins de bruit.
Puis, sans doute pour mieux appuyer ses recommandations, l'homme tira de sa ceinture une longue cravache et en cingla violemment le dos et les épaules de la jeune femme qui hurla.
Hors d'elle, à se voir traiter comme un animal vicieux, elle se redressa, glissa de son lit avec une souplesse de couleuvre et sauta sur l'homme qu'elle mordit sauvagement au poignet.
Le geôlier beugla comme un bœuf à l'abattoir, arracha la jeune femme de son bras et l'envoya rouler sur le sol où elle resta étendue, à demi assommée par les derniers coups de cravache qu'il lui administra avant de s'élancer hors de la cellule...
Un long moment, elle demeura à terre, incapable de se relever, le dos et les épaules cruellement endoloris, essayant de calmer les battements affolés de son cœur. Malgré la souffrance que lui faisaient endurer les coups reçus, elle n'avait pas versé une larme, tant la colère et l'indignation la possédaient.