Il continua en russe, sa fureur se tournant vers le geôlier qui, debout à quelques pas, regardait avec une stupeur idiote un prince de l'Eglise romaine se conduisant envers une voleuse comme la plus tendre des mères.
Un geste impérieux accompagné d'un ordre le fit disparaître, tandis que Gauthier de Chazay s'efforçait de calmer les sanglots de sa filleule qui maintenant, toute tension nerveuse brisée, pleurait comme une fontaine sur son épaule, en cherchant à s'excuser.
— J'ai eu si peur, parrain... J'ai cru... qu'on me ferait disparaître sans même m'entendre...
— Il y avait de quoi et je ne remercierai jamais assez le ciel qui a permis que je sois venu, ces jours-ci, jusqu'à Odessa ! Quand Richelieu m'a dit que l'on avait arrêté, chez Ducroux, une voyageuse arrivée d'hier, qui avait commis un vol et qui se prétendait, aidée par une certaine ressemblance, la fille de ton père, j'ai voulu en avoir le cœur net et je suis accouru. Je ne voyais pas très bien ce que tu pouvais venir faire ici, mais je ne connais qu'une seule créature capable de ressembler à ton père : toi. Il y avait bien ce vol qui me tourmentait...
— Je vous jure que je n'ai rien volé ! Cette femme...
— Je sais, mon petit, je sais. Ou, plutôt, je m'en doutais car cette femme, vois-tu, je la connais depuis bien longtemps. Mais viens, ne restons pas ici. Le gouverneur m'a accompagné et il nous attend là-haut, chez le commandant de la citadelle...
Le geôlier revenait, chargé d'un manteau d'ordonnance qu'il tendit, d'un geste craintif, vers le prêtre, et d'un verre fumant qu'il déposa auprès de la jeune femme.
— Bois ça ! ordonna le cardinal. Cela te fera du bien.
C'était un verre de thé noir, très fort et bien sucré qui combla le creux de son estomac vide et lui rendit quelque vigueur en la réchauffant. En même temps, le prêtre lui drapait sur les épaules le vaste manteau sous lequel disparurent la robe endommagée et la chair meurtrie de la jeune femme. Ensuite, il l'aida à se remettre debout.
— Peux-tu marcher ? Veux-tu que l'on te porte ?
— Non, non, cela ira très bien ! Cette brute a tapé comme un sourd, mais il ne m'a pas tuée ! En revanche, parrain, je voudrais que l'on délivre aussi mon ami Jolival qui a été arrêté une heure après moi. Je l'ai entendu amener ici.
— Sois tranquille ! Les ordres vont être donnés. Il nous rejoindra chez le commandant.
A vrai dire, Marianne n'était pas très solide sur ses jambes, mais l'idée de se trouver si vite en face de Richelieu lui donnait des ailes. Et tant mieux si c'était pour faire face à un nouveau combat. Elle se sentait maintenant de taille à vaincre la terre entière. Dieu ne l'avait pas abandonnée puisqu'il lui avait envoyé, si fort à propos, l'un de ses plus éminents représentants.
Il y avait trop longtemps qu'elle était habituée à l'existence pleine d'avatars et de mystères de l'ex-abbé de Chazay, pour s'étonner de le retrouver brusquement, vêtu comme un curé de campagne, aux confins de la Russie et du monde oriental. Mais elle ne put retenir une exclamation étonnée, quand elle se trouva en face de ce gouverneur dont elle s'était fait une espèce de montagne.
Toujours botté, toujours aussi mal vêtu et toujours armé de son éternelle pipe, le pseudo-Septimanie arpentait nerveusement le « cabinet de travail » du commandant de la citadelle, pièce presque nue, dont la dénomination pompeuse venait uniquement d'une table supportant trois papiers et un encrier. Il fit face à la porte, en l'entendant s'ouvrir et resta là, le sourcil froncé, la tête rentrée dans les épaules comme un taureau qui va foncer, regardant entrer la prisonnière et le cardinal. De toute évidence, il était de très mauvaise humeur et ne se donna même pas la peine de saluer.
— Ainsi, c'était bien votre filleule, Eminence ? Il n'y a aucun doute là-dessus ?
— Aucun, mon ami, aucun. Voici Marianne d'Asselnat de Villeneuve, fille de mon malheureux cousin Pierre-Armand et de Lady Ann Selton...
— En ce cas, j'ai peine à croire que l'unique descendante d'un tel homme se soit oubliée au point de devenir une vulgaire voleuse.
— Je ne suis pas une voleuse, protesta Marianne furieusement. Cette femme qui ose m'accuser est bien la créature la plus perverse, la plus perfide et aussi la plus fieffée menteuse que j'ai jamais rencontrée. Faites-la donc venir. Monsieur le Duc ! Et voyons un peu qui de nous deux aura raison.
— C'est exactement ce que j'avais l'intention de faire ! La comtesse de Gachet jouit de la protection toute particulière de Sa Majesté Impériale et, comme telle, je lui dois respect et considération. Ce n'est guère votre cas, Mademoiselle, car depuis votre arrivée ici, vous n'avez guère causé que troubles et perturbations. Malgré votre nom, et votre beauté à laquelle je rends hommage, vous me paraissez être de ces filles qui...