Une bouffée de joie empourpra soudain les joues pâles de la jeune femme. Sa pénible aventure allait-elle avoir l'avantage de lui apporter, beaucoup plus vite et beaucoup plus aisément qu'elle ne l'avait craint, la libération de Jason et de son navire ? Cela n'avait rien d'impossible, puisque, à cette minute, le duc parlait de compensation.
— Monsieur le duc, dit-elle doucement, j'ai quelque scrupule à vous demander une grâce, car je n'oublie pas que je dois la vie à cet excellent M. Septimanie... Mais vous avez dit vrai : c'est bien pour obtenir de vous une grâce que j'ai fait le voyage de Constantinople. Je crains seulement que cela ne vous ait inspiré quelque défiance...
Richelieu se mit à rire, d'un rire si chaud et si cordial que l'atmosphère, tendue par le mystère que représentait la comtesse de Gachet, s'en trouva allégée.
— J'en conviens, mais la caution du cardinal est de celles que l'on accepte sans répliquer. Quant à ce nom de Septimanie, il est l'un des nombreux et ridicules prénoms dont on affuble les enfants dans certaines familles. Cela m'a amusé de m'en servir. Mais je vous en prie, parlez...
— Soit ! un brick américain,
— Je n'en doute pas un seul instant... Vous avez pris de bien grands risques, Madame, pour venir chercher de ses nouvelles jusque dans ce pays... Ce Beaufort a de la chance.
Son regard, chargé d'une soudaine mélancolie, s'attardait sur cette femme ravissante, si jeune et si émouvante dans ce manteau trop grand pour elle où se perdait une silhouette dont il se rappelait parfaitement le charme. Son visage pâle portait des traces de fatigue et de souffrance, mais ses grands yeux, d'un vert si lumineux, s'étaient mis à briller comme de grandes étoiles d'émeraude quand elle avait prononcé le nom de l'Américain. Maintenant, elle joignait ses mains dans un joli geste de prière :
— Par pitié, Excellence... dites-moi ce qui leur est arrivé ?
Les yeux verts brillaient plus fort encore et Richelieu comprit que les larmes n'étaient pas loin. Cependant son visage, curieusement, se ferma.
— Le navire et les hommes sont ici. Mais ne m'en demandez pas davantage pour le moment, car je n'ai plus de temps à vous accorder : d'autres devoirs, désagréables mais impérieux, me réclament. Néanmoins, si vous voulez me faire la grâce de souper demain soir chez moi, je pourrai peut-être vous donner des nouvelles plus détaillées.
— Monseigneur...
— Non, non ! Plus un mot ! Une voiture va vous reconduire chez Ducroux avec une escorte... et tous les honneurs dus à votre rang. Demain soir, nous parlerons... Ici ce n'est pas l'endroit...
Il n'y avait rien à ajouter. Mi-surprise, mi-déçue de cette subite coupure qui ressemblait à une dérobade, Marianne ébaucha une révérence que ses jambes lasses ne lui permirent pas de faire très profonde. Elle n'avait plus qu'un désir maintenant : oublier dans un bon bain d'abord, dans son lit ensuite, l'infernale journée qu'elle venait de vivre. Elle ne protesta même pas quand Richelieu l'informa qu'il gardait le cardinal avec lui. Il était visible que le gouverneur brûlait d'envie de poser certaines questions concernant certainement la femme étrange qu'il avait matée de si imprévisible façon.
Ces questions, Marianne aussi en subissait l'irritante démangeaison, mais Jolival, à peine installé dans la voiture qui devait les ramener à l'hôtel, s'endormit si profondément qu'il fallut deux heures pour le sortir de la voiture, le monter dans sa chambre et le coucher sans même qu'il ouvrit un œil. Force fut donc à Marianne de réfréner une curiosité cependant fort légitime, concernant autant le cardinal de San Lorenzo que l'étrange Mme de Gachet.
Il lui fallait bien admettre que son parrain était décidément un bien curieux personnage. Il semblait doué de pouvoirs hors du commun et sa vie se traçait toujours dans les chemins les plus obscurs et les plus mystérieux. Durant toutes les années de son enfance et de son adolescence, Marianne s'était fait de lui l'image d'un personnage de roman, homme de Dieu, doublé d'un agent secret dévoué au double service du Pape et des princes français en exil. A Paris, durant les fêtes du mariage de Napoléon avec la fille de l'empereur d'Autriche, elle l'avait retrouvé sous la simarre pourpre d'un prince de l'Eglise, mais d'un prince de l'Eglise contestataire, en révolte ouverte contre l'Empereur et contraint à prendre la fuite nuitamment pour échapper aux gendarmes de Savary. Ce qui, d'ailleurs, n'avait pas empêché le cardinal de l'engager elle-même dans la voie d'une union avec un mystérieux prince que nul n'avait jamais vu et dont elle-même, durant la cérémonie de leur mariage, n'avait connu qu'une main gantée...