Et maintenant, il était ici, à Odessa, occupé encore, bien certainement, à quelque besogne secrète, mais revêtu apparemment de pouvoirs extraordinaires et mystérieux qui soumettaient à ce petit prêtre aux yeux bleus les plus puissants dignitaires de cette terre étrangère. Quel rang occupait-il maintenant ? De quelle dignité inouïe avait-il été revêtu sans que l'on pût seulement s'en douter ? Tout à l'heure, quand il avait aperçu le chaton d'or dans la main du cardinal, Richelieu avait murmuré un mot curieux, inhabituel pour un prêtre : « Le Général... » De quelle armée cachée le cardinal de Chazay était-il donc le chef ? Ce devait être une armée bien puissante, même si elle n'évoluait que dans l'ombre, car Marianne se souvenait aussi de l'aisance avec laquelle l'ex-abbé, pauvre comme Job, avait payé la grosse somme d'or exigée par le chantage de Francis Cranmere, son premier mari...
Lasse de chercher, Marianne remit à plus tard les réponses à tant de points d'interrogation. Il lui fallait avant tout prendre du repos afin d'être fraîche et dispose le lendemain soir, quand il lui faudrait plaider la cause de Jason auprès du gouverneur. Une cause qui serait peut-être difficile car l'amabilité de Richelieu avait subi une baisse sensible quand Marianne avait osé poser sa requête. Du moins avait-elle retiré des quelques paroles échangées l'assurance que Jason se trouvait effectivement dans cette ville et qu'elle le reverrait bientôt.
L'esprit ainsi apaisé, ce fut avec satisfaction qu'elle accueillit les effusions de bienvenue de maître Ducroux et les regrets éperdus qu'il lui fit entendre pour le rôle involontaire joué par lui au cours de « ce malheureux incident ». Mais ce fut aussi avec une véritable joie qu'elle retrouva sa chambre où, par les soins d'une camériste, tout avait été remis dans un ordre parfait, en attendant sans doute qu'un jugement intervînt.
Quand elle ouvrit les yeux, tard dans la matinée du lendemain, la première chose qu'elle aperçut fut un bouquet de roses énormes disposé à son chevet. Elles étaient d'une merveilleuse couleur d'aurore et elles répandaient un parfum si intense qu'elle les prit entre ses mains pour mieux les respirer. Elle s'aperçut alors qu'elles recouvraient un petit paquet et un étroit billet sur lequel s'étalaient la croix et les chevrons des Richelieu, frappés dans la cire rouge.
Le contenu du paquet ne la surprit pas. C'était, bien entendu, élégamment présentée dans une bonbonnière d'or, la fameuse larme de diamant et, de nouveau, Marianne tomba sous le charme de cette magnifique pierre dont l'éclat magique illuminait son alcôve. Mais le billet la laissa plus rêveuse encore.
Il ne contenait, au-dessus de la signature du gouverneur, que douze mots :
« Les plus belles fleurs, le plus beau joyau pour la plus belle... »
Mais ces douze mots lui parurent chargés d'une signification si inquiétante que, sautant à bas de son lit, elle enfila vivement la première robe qui lui tomba sous la main, chaussa des mules et, sans prendre le temps de défaire les deux épaisses nattes noires qui lui battaient les reins, elle se précipita hors de sa chambre serrant d'une main contre son cœur la boîte d'or et le billet. Cette fois, il était urgent qu'elle puisse causer un peu avec Jolival, dût-elle pour cela lui jeter un pot d'eau sur la tête pour le réveiller.
En passant devant la chambre de Mme de Gachet, elle vit que la porte était grande ouverte et que la pièce était complètement vidée des affaires personnelles de la voyageuse, qui avait dû quitter la ville au petit matin. Mais elle ne s'y arrêta pas et, sans même prendre la peine de frapper, elle ouvrit la porte voisine et entra.
Un spectacle réconfortant l'attendait. Assis à une table, devant la fenêtre ouverte, dans l'une de ces robes de chambre à grands ramages qu'il affectionnait, le vicomte était occupé à faire disparaître méthodiquement le contenu d'un immense plateau où les légers croissants de maître Ducroux voisinaient avec des nourritures beaucoup plus substantielles et où deux flacons, agréablement poudreux, tenaient compagnie à une grande cafetière d'argent.
L'entrée tumultueuse de la jeune femme ne troubla aucunement le vicomte. La bouche pleine, il lui adressa un large sourire, tout en lui indiquant un petit fauteuil.
— Vous voilà bien pressée, constata-t-il quand il put récupérer l'usage de la parole. J'espère qu'il ne nous arrive pas d'autre catastrophe ?
— Non, mon ami... tout au moins, je ne crois pas.
Mais dites-moi d'abord comment vous vous sentez ?