Une émotion traversa son regard vert à l'évocation de cette première fois. Etait-ce hier, ou bien y avait-il des siècles que ce renard de Tayllerand avait conduit au pavillon du Butard, par une nuit de neige, une jeune femme vêtue de satin rose pour y charmer, par son chant, la mélancolie d'un certain M. Denis qui avait eu des malheurs ? Elle revoyait le salon de musique, intime et charmant, la grosse tête de Duroc un peu emprunté dans son rôle d'entremetteur, les fleurs disposées un peu partout et qui embaumaient, le feu flambant dans la cheminée, l'étang gelé derrière le rempart translucide des fenêtres. Et lui, le petit homme en frac noir qui l'avait écoutée chanter sans prononcer un seul mot mais avec tant de douceur dans ses yeux d'acier bleu... Elle revoyait tout cela et même elle retrouvait un peu de son émoi quand les brumes légères du Champagne l'avaient jetée, plus que consentante, dans les bras de cet inconnu... Et cependant, à cette minute, il lui arrivait de se demander si c'était bien à elle qu'était arrivée cette agréable aventure ou si ce n'était pas une histoire qu'on lui avait racontée, l'un de ces contes galants à la manière de Voltaire ou de La Fontaine ?
Les yeux fermés, comme si elle cherchait à retrouver le goût qu'il avait ce soir-là, elle but une gorgée de vin frais.
— La France est loin, remarqua-t-elle. Qui sait ce qui nous attend ici ?
Jolival haussa un sourcil et sourit à son verre vide, à la table fleurie encore chargée des reliefs du repas.
— A cette minute, je n'ai pas l'impression qu'elle soit tellement loin... et puis, nous foulons maintenant le même sol que Sa Majesté l'Empereur et Roi.
Marianne tressaillit et rouvrit les yeux.
— Le même sol ? Que voulez-vous dire ?
— Rien d'autre que ce que m'a appris Ducroux avec lequel j'ai bavardé un instant. L'Empereur, aux dernières nouvelles, était à Wilna... Voilà pourquoi nous avons vu, ici, une telle activité militaire. Les régiments tartares et circassiens vont se rassembler pour rejoindre l'armée du Tsar... et l'on dit que le duc de Richelieu songe à se mettre à leur tête.
— A leur tête, un Français ? Jolival, c'est impossible...
— Impossible ? Avez-vous oublié que le marquis de Langeron combattit à Austerlitz sous l'aigle russe ? Richelieu est comme lui, un émigré irréductible. Il ne souhaite que dévorer du Bonaparte dans l'espoir de remettre sur le trône ces Bourbons poussifs.
— Alors, remarqua la jeune femme, je me demande ce que nous faisons là, à boire du Champagne, en philosophant, au lieu d'essayer de voir cet homme, de lui faire entendre raison...
Jolival haussa les épaules, se leva et prenant la main de sa jeune amie la porta à ses lèvres avec une galanterie affectueuse.
— A chaque jour suffit sa peine, Marianne. Et le duc de Richelieu ne partira pas cette nuit. Puis-je, d'ailleurs, vous rappeler que nous avons quelque chose à lui demander et qu'en conséquence nous sommes assez mal placés pour tenter de lui faire la morale ? Oubliez ce que je viens de vous dire et mon mouvement d'humeur. Je crois, Dieu me pardonne, que je deviens un vieux fou...
— Certainement pas. Mais vous voyez rouge dès qu'il s'agit des émigrés et des princes. Bonne nuit, mon ami. Et, vous aussi, essayez d'oublier...
Cependant, au moment où il allait sortir, elle le retint.
— Arcadius, dit-elle, cette femme que nous avons croisée, cette Mme de Gachet, avez-vous retrouvé l'endroit, le moment où vous l'avez rencontrée ? C'est, de toute évidence, une émigrée. Peut-être était-elle une amie de votre femme...
Il secoua la tête négativement.
— Certainement pas. Elle a dû être fort belle et Septimanie n'a jamais apprécié les jolies femmes. Il me semble... oui, il me semble qu'elle est liée à quelque chose de terrible, à un souvenir effrayant niché quelque part dans les profondeurs de ma mémoire et que je n'arrive pas à ramener au jour. Je cherche pourtant car, en la rencontrant tout à l'heure, j'ai éprouvé une espèce de pressentiment d'un danger, d'une menace...
— Alors, allez dormir ! On dit que la nuit porte conseil et vos souvenirs s'éclairciront peut-être avec le jour. Et puis, au fond, nous sommes sans doute en train de faire du roman et de donner beaucoup d'importance à une malheureuse femme qui n'en a aucune.
— C'est possible. Mais je n'aime pas sa façon de détailler les gens et je n'aurai de cesse d'avoir démêlé qui elle est au juste...
Marianne, au sortir d'une nuit reposante, avait complètement oublié la femme aux plumes noires quand, le lendemain matin on gratta discrètement à sa porte, alors que, étayée par quelques oreillers, elle s'apprêtait à déguster un petit déjeuner à la française, comportant des croissants légers comme un souffle. Pensant que la femme de chambre avait oublié quelque chose, elle invita à entrer. Mais, au lieu du bonnet blanc d'une camériste, ce fut la tête poudrée de la dame qui intriguait si fort Jolival qui apparut...